Explorer toutes les formes de résistance
Discret, efficace, profondément humain. A l'image de ceux qui l'ont initié dans les années 60 (1), le musée de la Résistance et de la Déportation de l'Isère ne conserve pas seulement une mémoire. Il défend l'esprit et les valeurs de la Résistance. De toutes les résistances. Liberté, justice, tolérance, solidarité, partage, droits de l'Homme... des mots et des expressions qui, aujourd'hui, n'ont rien malheureusement perdu de leur urgence. « Dans le contexte économique et social actuel, on ne peut s'empêcher d'établir des comparaisons entre les grandes crises du XXe siècle et ce qui se passe aujourd'hui », avance le directeur, Olivier Cogne. Voilà qui explique que le musée de la Résistance ne se limite pas à l'évocation des événements de 39-45 : depuis une douzaine d'année, il abrite également la Maison des droits de l'Homme, un lieu qui explore les formes contemporaines de résistance.
Ancrage territorial
Basé à Grenoble, le musée départemental surprend donc par sa largesse de vue. Si ses collections permanentes retracent la Guerre et les faits de Résistance qui ont émaillé le territoire isérois pendant l'Occupation, ses expositions temporaires évoquent régulièrement des combats plus proches de nous, tout en prenant soin de tisser un lien avec l'esprit de résistance. «C'est une manière de revenir aux questions de fond qui interpellent la société actuellement, confie Olivier Cogne. Aujourd'hui, certains médias ont une démarche qui consiste à propager la haine de l'autre, du différent, qu'il soit étranger, chômeur ou sans-papier. Pour un musée comme le nôtre, ce n'est pas supportable. Surtout quand on sait comment certaines sociétés ont basculé dans le totalitarisme dans des contextes économiques défavorables...» D'où le profond ancrage territorial et contemporain des expositions, qu'elles évoquent la Résistance iséroise, la dictature chilienne, le génocide des Cambodgiens, le combat des Tchétchènes contre l'arbitraire russe ou encore à la condition des chômeurs de longue durée. Le point commun entre tous ces combats ? Tous ont une portée universelle... et des implications en Isère. « Notre territoire est un concentré d'Histoire du monde, rappelle le directeur du musée. Parler des Khmers rouges, c'est se souvenir qu'il y a eu des centres d'hébergement à Lumbin comme à Cognin-les-Gorges. Cette année, avec Exiliados, nous avons montré comment de nombreux Chiliens fuyant la dictature de Pinochet ont trouvé refuge en Isère. A chaque fois, que ce soit pour évoquer la Résistance ou d'autres combats, nous nous efforçons de travailler avec la société civile locale. C'est sans doute ce qui fait de ce lieu un musée un peu à part... »
Machine à remonter le temps
Et ça se sent. A peine entré dans l'immeuble bourgeois de la rue Hébert, le visiteur éprouve la sensation d'être chez lui. La pénombre lui fait partager une sorte d'intimité. Intimité des lieux, de l'Histoire, des histoires. Permanente ou temporaires, les expositions, par leur scénographie opérante et moderne, l'invitent à écouter, à regarder, à lire, à réfléchir. L'événement, héroïque ou tragique, minuscule ou grandiose, se fait plus proche. A travers les objets, les lettres, les témoignages, les bruits de bottes ou les coups de fusil, la machine à remonter le temps se met en branle : l'imagination fait le reste. Une chaussure, un bout d'étoffe, un morceau de pain presque fossilisé : tout raconte l'horreur et nous ancre dans un réel qui n'a rien de virtuel.
La loi de la liberté
Musée d'histoire, le lieu donne à comprendre l'engagement des femmes et des hommes, français ou non, qui ont combattu l'occupant nazi et l'Etat français en Isère durant la Seconde Guerre mondiale. Il met en perspective les faits de résistance - petits et grands - qui ont permis aux résistants de restaurer la « loi de la liberté », pour reprendre l'expression du général de Gaulle. Maison des droits de l'Homme, le musée nous rappelle également que « les engagements des résistants de la Seconde Guerre mondiale sont encore défendus aujourd'hui par le citoyen x, y ou z », se félicite le directeur du musée, qui ne fait pourtant pas montre d'un grand optimisme : « Quelle que soit la stratégie que nous adoptons, nous touchons toujours le même public : des scolaires avant tout, et des retraités ». Soit un public « captif » représentant un peu plus de 30 000 personnes chaque année, à peu près le tiers du nombre de visiteurs qui se rendent au musée Dauphinois, départemental lui aussi. Les "Dessous de l'Isère" attirent plus que ceux de l'Histoire...
Marianne Boilève
(1) Au début des années 60, résistants, déportés et enseignants se rejoignent autour d'un projet commun : transmettre aux jeunes la mémoire et les traces des combats des résistants isérois. En 1966 naît le musée de la Résistance dauphinoise qui devient départemental dans les années 80.
Musée de la Résistance et de la déportation de l'Isère - Maison des droits de l'Homme.
14, rue Hébert - Grenoble.
Ouvert tous les jours sauf le mardi matin. De 9 h à 18 h du lundi au vendredi, de 10 h à 18 h les samedi et dimanche. Fermé les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre.
Tel : 04 76 42 38 53
www.resistance-en-isere.fr
Des expos itinérantes et gratuites
L'Isère libérée, histoire des droits des enfants, parcours des chômeurs et des précaires en Isère, comment en finir avec la colonisation ? Le musée de la Résistance tient à disposition des collectivités, des bibliothèques et des établissements scolaires du département un catalogue d'expositions itinérantes. Chacune d'entre elles évoque une question de société à travers une série de thématiques accessibles à tous les publics. Leur location est gratuite (il suffit de les réserver auprès du musée de la Résistance), mais le transport et l'assurance sont à la charge de l'emprunteur. Le centre de documentation du musée dispose également d'un catalogue de films qui peuvent être projetés gratuitement dans les établissements scolaires sur simple demande.
Automne 43 : Résistance et répressions
11 novembre 43 : en dépit de l'interdiction des autorités et des menaces de l'occupant allemand, plus de 1 500 personnes répondent à l'appel lancé par les mouvements de résistance, des syndicats et des partis politiques qui souhaitent commémorer l'armistice de 1918 près du monument aux morts de la Porte de France, à Grenoble. Repoussés par les garde mobiles, les manifestants refluent vers le centre-ville et se regroupent près du monument aux Diables bleux en chantant la Marseillaise. Acte de bravoure qui se soldera par l'arrestation de plus de 600 personnes, dont 369 seront déportées. C'est le début d'un épisode de répression sanglante, parfois qualifié de « Saint-Barthélémy grenobloise », au cours duquel seront déportés ou massacrés les principaux responsables de la Résistance iséroise. Cette «décapitation» de la Résistance est considéré comme un moment clé dans l'histoire de la Seconde Guerre mondiale en Isère. Le musée de la Résistance rend hommage à ces femmes et à ces hommes, photographes, médecins, ouvriers ou simple boulanger, qui se sont battus et n'ont jamais « renoncé à la liberté, à l'espérance, à la Patrie » (de Gaulle). A travers une galerie de portraits et une série de témoignages de survivants, l'exposition retrace le parcours de ces résistants avec une précision presque chirurgicale. Au mur, un grand tableau noir invite le passant à laisser une trace de son passage. « Commémorer c'est se souvenir. Se souvenir, c'est nourrir notre lecture du monde », a écrit Cor. On ne saurait mieux dire.MBExposition présentée jusqu'au 19 mai 2014 au musée de la Résistance à Grenoble et présentée dans sa version itinérante à la médiathèque de Saint-Marcellin, du 29 janvier au 15 février 2014.