Faire territoire commun, gageure du monde rural ?
La ruralité, chacun la convoque ou la moque, au gré de son vécu et de ses intérêts. Ses contours sont flous, mais tout le monde s'en fait une représentation bien précise. D'où l'idée de la placer au cœur du débat qui a conclu l'assemblée générale du comité de territoire TerraVal'D. « Rural, ça veut dire « qui habite à la campagne ». On pourrait s'en tenir là. Sauf que la ruralité évolue et qu'il faut composer avec de nouveaux habitants. Comment le vivons-nous ? Quelle est la ruralité de demain ? » Introduisant la discussion, Didier Villard, président de TerraVal'D et éleveur à Torchefelon, prend soin de pointer les contradictions qui s'agrègent au terme lui-même : « Nos territoires sont convoités par de nombreux projets, par l'urbanisation, par des constructions... Ce sont des territoires vivants, qui se développent. Comment faire pour que l'agriculture, qui représente très peu en terme d'actifs, un peu plus en valeur ajoutée, se maintienne et participe au développement général ? » Autrement dit comment concilier les besoins des uns et les aspirations des autres, les pratiques des agriculteurs et les modes de vie « rurbains », bref comment « accepter que ça bouge » tout en maîtrisant l'évolution du territoire ?
Du rêve !
Pour alimenter leur réflexion, les participants se sont vu proposer la projection d'un documentaire intitulé « A la campagne, pourquoi pas ? ». Subventionné par le Feader, le film présente plusieurs portraits de jeunes Européens ayant fait le choix de s'installer en milieu rural. Production de spiruline en Normandie, élevage de brebis en Lituanie, atelier de dessin textile dans la Creuse, restauration du petit patrimoine rural en Espagne en Italie : chaque expérience s'appuie sur les ressources locales pour « créer des activités à forte valeur ajoutée environnementale et sociale ». Dans la salle de conférence du lycée horticole de La Tour-du-Pin, le propos suscite des réflexions amusées, parfois des sarcasmes. « Ce qu'on voit, là, c'est du rêve ! J'aimerais bien les revoir, ces jeunes, dans deux ou trois ans, s'agace Franck Rigollet, agriculteur à Corbelin. Ce sont des gens qui ont fait de grandes écoles et qui reviennent à la terre dans l'idée de vivre comme des baba-cool... » Moins sévère, Pascal Payen, maire de La Tour-du-Pin, fait remarquer qu'en Ardèche, « il y a trente ans, il y avait plein de babas. Ceux qui sont restés, ce sont ceux qui font vivre l'Ardèche aujourd'hui ». L'élu ne se montre pas moins réservé à l'égard de la pertinence du film : « On n'est pas du tout dans le même monde ! Dans les Vals du Dauphiné, on se demande comment sauvegarder la ruralité. Dans le film, c'est plutôt : comment faire revivre la Creuse ? »
Le débat rebondit sur la complexité de la notion de ruralité. « Dans ma commune, nous sommes 1 200 habitants et quatre exploitants, témoigne un agriculteur. La ruralité, c'est tout ce qui nous entoure, tous les gens qui vivent en harmonie avec leur commune. » Soit, mais cette « harmonie » diffère selon le positionnement de chacun. Il y a ceux qui vivent et travaillent en milieu rural, ceux qui y habitent mais travaillent ailleurs, ceux qui sont à la retraite, ceux qui vont à l'école, ceux qui sont contraints de partir, faute de perspectives... « Tous ces jeunes qui nous interrogent : quelle place leur fait-on ? interpelle Hugues Sciavo, élu aux Vallons-de-la-Tour en charge du développement économique. Est-ce que la ruralité sur les plateaux, ça va être des villages dortoirs ou est-ce que l'on permet à ces jeunes de développer des activités ? » Le maire de La Tour-du-Pin enchaîne : « Aujourd'hui il y a des paysages, des terres agricoles, des espaces naturels sensibles. Comment préserver tout cela tout en assurant un développement harmonieux ? Comment garder le « vivre à la campagne » tout en maintenant de l'activité ? La campagne, ce n'est pas que du paysage : c'est aussi du lien social ! »
Fermes plus grandes, liens plus courts
Là-dessus, tout le monde s'accorde. Le problème, c'est que les structures qui permettaient de créer du lien se réduisent comme peau de chagrin. « Les fermes sont de plus en plus grandes et il y a de plus en plus d'individualisme, se désole Henri Pégoud, agriculteur à Pressins. Avant il y avait des projets collectifs, comme les Cuma, parce que les exploitations étaient petites. Mais maintenant, ce n'est pas évident. » Son collègue de Corbelin, plus jeune, se montre moins pessimiste : « Aujourd'hui, c'est peut-être une autre vague. Les projets en commun, ça peut être une salle en autoclave, une banque de travail, un point de vente collectif... »
Côté vie sociale, la partie n'est pas gagnée non plus. De nombreux lieux de sociabilité, des bistros ont fermé. Restent les associations et parfois l'école, parfois menacée elle aussi. « Quelle vie sociale, quelle convivialité peut-on offrir aux habitants si on enlève l'école ? », soulève Sylvie Giraudier, maire-adjointe à la mairie de Pressins, qui évoque par ailleurs le handicap que représentent les problèmes de transport, notamment pour les jeunes.
Didier Villard en profite pour élargir le débat à la légitimité - ou non - de certaines attentes : « Le fait d'habiter à la campagne n'implique-t-il pas aussi des envies, des droits, des exigences comme la création d'une cantine ou d'une garderie ? Jusqu'où accepter les besoins ? Où placer la limite ? » Le haut débit internet n'est-il pas aujourd'hui aussi légitime que l'accès au réseau de téléphonie mobile ? Pour Sylvie Giraudier, la réponse est claire : « Quand on est en ruralité, il faut accepter de ne pas tout avoir. »
Marianne Boilève