Accès au contenu
Sinistres

Fermes brûlées : le jour d'après l'incendie

Ils ont fait la douloureuse expérience de perdre leur exploitation dans un incendie. Ces trois fermes ont repris leur activité après des mois d'un parcours fait de dépassements et de reconstruction. Agricultrices, agriculteurs, leur vie a changé, mais ils sont repartis.
Fermes brûlées : le jour d'après l'incendie

Le jour d'après, celui des décombres fumants, « il n'y a plus de repères, plus de quotidien, plus de rythme », témoigne Heinz Gürke, un des trois associés du Gaec d'Allicoud à Uriage, qui produit et transforme du blé (meunerie, boulangerie, pâtes). Le feu a pris le 6 septembre 2014. Quatre jours avant, c'était la ferme laitière  Trouilloud, à Beaucroissant qui partait en fumée. Et un mois plus tôt, la ferme Payerne Baccard, à Theys, avait connu le même sinistre. « Nous avons seulement eu le temps de sortir les machines, les veaux et les lapins », rapporte Françoise Payerne. La grange, 250 tonnes de foin, la rampe de la chaîne à fumier sont partis en fumée. Ces trois fermes ont réussi à remonter la pente et se confient sur les différentes étapes qu'elles ont eu à franchir avant de repartir. L'arrivée des secours, la gestion des bêtes, la solidarité, l'assurance, la reconstruction, la relance de l'activité ponctuent la vie de cette période entre parenthèses.

A l'aide

« Le plus dur, c'était de regarder le feu se propager et de ne pouvoir rien faire. Il ne restait plus rien du bâtiment agricole. Nous avons dû tout raser », rapporte Heinz Gürke. La maison d'habitation de ses beaux-parents a été aussi durement endommagée et finalement rasée. « C'est un choc pour tout le monde et surtout pour ceux qui avaient construit cela toute leur vie ».
« Les pompiers sont restés 48 heures », reprend Françoise Payerne. La première aide viendra de la mairie pour appeler les secours, EDF, nourrir les équipes sur place. Au cœur de l'été, le feu a tendance à reprendre dans les fourrages qu'il faut évacuer dans un champ à côté.
La priorité de la ferme Payerne, ce sont les bêtes. 30 laitières – heureusement au pré - qu'il faut traire au plus tôt. « Nous avons fait appel au concessionnaire qui a rapatrié un système de traite mobile depuis les alpages de Savoie. » Trouver un emplacement plat, un raccordement électrique et convaincre les bêtes, sous le coup de stress, de bien vouloir accepter ce nouveau système de traite.

Tous ces incendies ont eu lieu en été. A l'arrivée de l'hiver, il a fallu trouver une solution pour les bêtes. Pas facile de dénicher de la place dans les petites fermes de montagne : une génisse par là, deux par ci. « J'ai passé des centaines de coups de fils, les gens nous ont ouvert les portes des écuries. Nous avons réussi à garder dix laitières dans une étable proximité de chez nous. Il a fallu déplacer le tank à lait et continuer la transformation parce que le laboratoire se trouvait dans la maison », ajoute Françoise Payerne. Avec pudeur, elle reconnaît avoir décliné l'aide qui lui était proposée alentour. C'est la famille toute entière, et notamment ses trois fils, qui a remonté ses manches. « Ils ont pris une semaine de congés et ont tout déblayé, les bois, les gravats, le foin fumant »

Les assurances

« Il y avait encore des flammes que nous étions déjà démarchés. Nous avons eu la visite de plusieurs experts d'assurés. Nous en avons choisi un et cela s'est très bien passé avec les assurances, affirme Heinz Gürke. C'est complexe, on a l'impression de devoir tout faire de suite. » « On est complètement démuni face aux assurances », déplore Hervé Trouilloud, qui lui aussi souligne l'importance de l'expert d'assuré, d'autant que son dossier a été un peu long à traiter. « Ils revenaient sans cesse sur des points. » « Il faut se rappeler de 40 ans de la vie d'une ferme, explique Françoise Payerne. Combien de marteaux, de tenailles, retrouver des factures pour le gros matériel, faire une liste. Je n'en dormais plus la nuit ». Mais quelle que soit la cause, les assurances ont couvert les sinistres et en un an, les bâtiments de ces trois fermes ont pu être reconstruits à l'identique, le dernier chantier engagé étant celui de la ferme Trouilloud.

Recommencer son activité

Parce que les sapeurs-pompiers ont réussi à sauver la salle de traite et la laiterie, Hervé Trouilloud n'a jamais cessé de produire. Durant l'hiver, un bout de toit provisoire abritait le couloir des vaches. Mais son troupeau de brunes des Alpes et de jersiaises, en pleine croissance, a accusé le coup. « J'ai eu beaucoup de pertes à l'automne, avec de mauvaises conditions de vêlage », rapporte l'exploitant. Avec les vaches de réforme non remplacées par des génisses, la production laitière est passée de 230 000 à 100 000 litres. Pour vivre, il a pris sur les acomptes de la reconstruction. Pourtant, il est assuré pour sa perte d'exploitation, mais cet argent-là n'est pas encore arrivé, le temps de boucler la comptabilité. « Si j'avais été en conventionnel, la ferme était pliée. Mais je commençais à bien tourner, à sortir la tête de l'eau après la conversion en bio, cela m'a motivé pour repartir.»
Le manque à gagner est aussi important à la ferme Payerne Baccard. Réforme, tarissement, vente de vaches et de génisses, il ne restait que 10 laitières l'hiver dernier. « On a fait face », soupire l'exploitante, qui a vécu d'un peu de collecte et de transformation pendant ces derniers mois.

« Nous n'avions plus d'outils de production, plus de revenus », explique pour sa part Heinz Gürke. C'est la solidarité qui permettra au Gaec de repartir. « Ca a commencé le jour-même. Une voisine a créé l'association des Amis d'Allicoud et a tout organisé, avec des événements pour recueillir des dons car le forfait journalier pour perte d'exploitation suffisait pour couvrir les charges, mais pas pour assurer trois salaires. Cela nous a permis de vivre sans prendre sur l'argent de la reconstruction ». Le Gaec d'Allicoud, que d'autres connaissent aussi comme la ferme Pommart, était une exploitation ouverte, qui avait l'habitude de recevoir du monde et ses amis le lui ont bien rendu, notamment au travers de chantiers collectifs pour déblayer, récupérer, faire des tours à la déchetterie.
Hervé Trouilloud souligne quant à lui « la solidarité paysanne », mais a préféré ne pas prendre de risque « et laisser faire les entreprises payées pour les travaux ».

Repartir

Une fois les décombres nettoyés arrivent les imparables questions. Dans quelles conditions repartir ? « Cela m'aurait fait mal au cœur de laisser tout en plan, affirme Hervé Trouilloud qui a envie de « laisser quelque chose derrière soi. Il y a les enfants dont une grande fille au lycée agricole de La Côte-Saint-André ».
Avec un fils qui avait un projet d'installation, la ferme Payerne Baccard s'est posé beaucoup de questions. Reconstruire ou pas ? Ici ou ailleurs ? Faire le partage à ce moment-là semblait compliqué. Il n'y avait plus grand-chose et beaucoup de contraintes. « On a décidé de limiter les investissements », explique l'exploitante. Le bâtiment a finalement été reconstruit sur la dalle existante.
« Beaucoup de gens voulaient que l'on reconstruise car ils mangeaient notre pain. Cela aide à se relancer, confie Heinz Gürke. La réflexion a été rapide, en deux mois. Nous ne sommes pas restés longtemps dans le trou.» Début octobre le bâtiment, reconstruit au même endroit avec ses silos, sa meunerie, son vaste four à pain et la fabrication de pâtes, a été inauguré. La nouvelle organisation en marche en avant facilite les travail des trois associés. La ferme Trouilloud devait être couverte ces jours-ci. Si là aussi le bâtiment a été reconstruit à l'identique, le propriétaire a quand-même pris soin d'écarter le stockage du foin des autres activités. Prudence.

Isabelle Doucet

 Retrouvez les récits complets sur terredauphinoise.fr

 

Assureurs

Des sinistres d'origine électrique

« Nous intervenons à partir du moment où l'assuré fait sa déclaration, précise Dominique Vidal, responsable du service expertise Groupama Rhône-Alpes. Elle est prise en compte le jour-même et déclenche la venue de l'expert libéral sous 48 heures maximum ou le lundi si le sinistre a lieu le week-end.» Cet expert professionnel est référencé par l'assureur pour les cas de sinistres lourds. Après sa visite de reconnaissance, il mesure l'ampleur des dégâts et indique la procédure à suivre. Il est souvent en binôme avec un expert de la compagnie d'assurance, qui accompagne l'assuré. L'assuré doit alors fournir des pièces administratives afin de prouver qu'il est bien propriétaire du bâtiment. Pièces comptables, justificatifs permettront de réaliser l'état de pertes puis d'établir un devis. Tous ces documents sont analysés par l'assureur pour tirer une valeur réelle du marché. En moyenne, il faut compter 9 mois pour qu'un dossier aboutisse. S'il y a des recours, ce sera beaucoup plus long. C'est le cas lorsqu'en recherchant la cause, il y a identification d'un tiers responsable.
Les premières causes de dommages sont électriques : un compteur qui chauffe, des travaux, c'est 18% des sinistres constatés en 2014 par Groupama Rhône Alpes Auvergne. Viennent en 2e position les actes criminels avec tiers identifié ou non. C'est 17% des sinistres. La fermentation du foin et les accidents de fumeur sont aussi à l'origine de nombreux incendies. « Quelle que soit la cause, le bâtiment est assuré. Sauf s'il s'agit d'un incendie volontaire. Même s'il est criminel, il est garanti », insiste Dominique Vidal.