Accès au contenu
Forêt

Grand gibier et petits arbres

En Isère, l'équilibre forêt-gibier est remise en cause dans de nombreux secteurs de montagne ainsi que le font remarquer les communes forestières et l'ONF.
Grand gibier et petits arbres

« C'est quelque chose qui s'installe petit à petit. Il faut faire appel à la mémoire. La présence du cerf est avérée depuis longtemps. Mais le basculement, c'est à partir du moment où on le voit. Alors il est trop tard », déclare Patrick Boyer, agent ONF dans le secteur de Vaulnaveys, lors d'une journée organisée par la Cofor(1) mi-octobre sur le thème de l'équilibre forêt-gibier. Ce qu'il constate, c'est la disparition des semis de résineux âgés de un, deux, trois ans. Les grands cervidés, cerfs et chevreuils, sont passés par là. Marques de leur déprédation : les ronces ont disparu et les bourgeons des jeunes résineux ont été consommés, laissant sur place des plants à deux têtes, des bonzaïs, des arbres qui dépérissent.

Or, ce qui est désormais visible dans la forêt domaniale de Vaulnaveys-le-Bas, c'est la perte du sous-bois et la remise en cause de l'équilibre entre les essences, composé d'un mélange de feuillus et de résineux, avec une dominante de sapins et d'épicéas. De même que la diversité des arbres, en âges et en diamètres, est aussi menacée.

Une question d'équilibre

Ainsi, à Vaulnaveys-le-Bas, 800 arbres avaient été replantés il y a un an. La moitié, pourtant protégée de grillage à hauteur de 1,50 m, a été dévorée. L'ONF comme les propriétaires privés qui souhaitent travailler en semis naturels se retrouvent dans certains endroits dans une situation de blocage. « Nous dépensons beaucoup plus d'argent dans la protection que dans le matériel végétal. Nous hésitons à conseiller des plantations dans des zones où il y a des dégâts. Ce n'est économiquement pas viable », indique Jean-Yves Bouvet, le directeur de l'ONF Isère. Dans ce fragile équilibre, il considère les chasseurs, comme des « assistants à la sylviculture ». Conscients de cette mission d'intérêt général, les chasseurs, représentés par Simon Janin, de la FDCI, indiquent qu'« il y a un équilibre à trouver entre une action de loisir et l'efficacité. » En Vercors, en Chartreuse, en Belledonne et en Oisans, le problème de la régénération de la forêt est récurrent. « Et cela devient un problème pour la filière bois », déclare Jean-Yves Bouvet.

Plan de chasse

A la Chapelle-du-Bard, en Belledonne, l'ONF a clos depuis 25 ans un hectare de forêt, menant des coupes et des travaux sylvicoles à l'intérieur et à l'extérieur de cet espace-test. Résultats : à l'intérieur de l'enclos, il y a 60 semis sur 10m2 quant il n'y en a qu'un seul à l'extérieur pour la même superficie « Il faut trouver le bon équilibre pour arriver à 10 semis », poursuit le directeur de l'ONF. Cet équilibre se calcule en effectuant un comptage des animaux et en le croisant avec l'état de la forêt. Sur le terrain, il est réalisé grâce au plan de chasse.

La DDT rappelle que le plan de chasse concerne tous les ongulés (cerfs, chamois, chevreuil, mouflon, daim). Il est organisé par le Schéma départemental de gestion cynégétique par espèces et par unités de gestion. D'une durée de trois ans, ils peut être révisé. Le quota minimum de réalisation est de 50%, voire jusqu'à 70% dans des territoires où la pression est trop importante. Dans le cas contraire, la responsaiblité des chasseurs est engagée. Les animaux prélevés sont identifiés avec des bracelets. Le cerf sika étant considéré comme espèce envahissante, n'est pas soumis à plan de chasse. De même que, pour limiter l'expansion du daim, il est distribué autant de bracelets que nécessaire pour cette espèce.

Deux cerfs pour 100 hectares

En Isère, les ACCA(2), détentrices du droit de chasse, sont obligatoires. « Les associations sont soumises à une mission de service public, explique Patrice Sibut, le directeur de la FDCI. Cela représente un moyen de pression sur les chasseurs, à condition qu'ils soient en capacité d'assumer cette mission. » Pour la fédération, le dialogue et la négociation passent par l'implication des élus, des agriculteurs et des propriétaires forestiers dans les ACCA. Le directeur rappelle qu'il y a 17 000 chasseurs en Isère, un effectif qui se réduit de 200 personnes chaque année. Pour autant la quantité de grand gibier abattu ne cesse de croître. Le nombre de sangliers prélevés est ainsi passé de 4 000 à 7 000 en un an. Le nombre de bracelets attribués pour le cerf est d'un millier en 2018. L'objectif affiché est de faire passer cette population de 3,4 animaux par zone de 100 ha, à deux cerfs pour 100 ha, la densité normalement admise. Pour le directeur de la FDCI, il importe que les forestiers expliquent ces choses aux chasseurs.

Isabelle Doucet

(1) Association des communes forestières de l'Isère.

(2) Association communale de chasse agréée

 

Outil /Une meilleure connaissance de l'équilibre sylvo-cynégétique permet d'affiner le plan de chasse.

La démarche sylvafaune

Portée en collaboration avec l'ONCFS par l'Observatoire de la grande faune et des habitats (OGFH), la démarche sylvafaune associe chasseurs, propriétaires et gestionnaires forestiers. Initiée en Chartreuse, au col de la Charmette, elle vise à apprécier l'équilibre sylvo-cynégétique afin de définir des choix de gestion partagée. Des placettes sont relevées annuellement par des bénévoles afin de définir des indicateurs de changement écologique (ICE). Sont ainsi mesurés l'abondance des animaux (photo nocturne ou indice pédestre), leur condition physique (masse corporelle) et leur pression sur la flore (consommation, abroutissement, disponibilité des semis). Le diagnostic permet de connaître l'état de l'équilibre (amélioration, stabilité, dégradation). Il apparaît par exemple qu'en Chartreuse, l'équilibre sylvo-cynégétique s'est largement dégradé en 12 ans pour les populations de cerfs et de chevreuils (il est stable pour les chamois et les mouflons). En fonction de ces résultats, l'OGFH propose un plan de chasse. L'organisme précise que le plan de chasse actuel, réalisé à 85%, ne permet pas d'enrayer la dégradation de cet équilibre. Pour la FDCI, il y a sûrement une « différence de perception » entre le forestier et le chasseur qui explique « que les chasseurs ont peut-être trop fait attention à leur cheptel ». Des démarches identiques sont mises en place dans le Sillon Alpin et dans le Trièves-Matheysine-Oisans, des secteurs où la population de cerfs a été fortement dérangée par la présence du loup.