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Irrigation

Grandes man?uvres en campagne

Axe fort du développement et de la sécurisation des cultures, l'irrigation se heurte aujourd'hui aux perspectives que dessinent les études sur les volumes prélevables en Isère. Fortement encouragé par l'Administration, le monde agricole se cherche un équilibre entre maintien économique et environnement.
Grandes man?uvres en campagne

Le département de l'Isère totalise environ 9% de surfaces agricoles irriguées. Il flirte avec la moyenne nationale qui s'établit à 10% de la SAU, mais connaît de grandes disparités entre ses territoires et ses ressources.

Le réseau d'irrigation isérois s'est surtout développé à partir des années 80. Son évolution s'est ensuite stabilisée pour repartir à la hausse en 2013. Une tendance qui se poursuit à court terme, les agriculteurs anticipant sur les conclusions des études sur les volumes prélevables, mais aussi, en raison de l'augmentation des cultures de semences dans certains secteurs.

Nathalie Jury, du service environnement et aménagement du territoire de la chambre d'agriculture, décrit en effet une situation évolutive en Isère en raison de plusieurs facteurs. Réchauffement climatique, développement des contrats de semences, diversification des productions agricoles, multiplication des surfaces préemptées pour des projets d'urbanisme ou d'activités économiques, installation de jeunes hors cadre familial sur de petites exploitations : « Il faut faire plus sur des surfaces plus réduites », résume la spécialiste en précisant que « l'irrigation permet de sécuriser une production, y compris l'élevage, ou de diversifier des cultures en s'orientant vers les fruits, le maraîchage ou les semences de maïs, tournesol ou légumes ». Et les études menées par l'Agence de l'eau sur les volumes prélevables, souvent perçues comme une menace pour la profession, sont venues, en 2012 et 2013, amplifier ces phénomènes. Plus 400 hectares irrigués en 2012, plus 300 en 2013 et ce n'est pas terminé ! Alors que ces dernières années, la moyenne s'établissait à une cinquantaine d'hectares supplémentaires par an.

Recensement

Et le mouvement s'accélère aussi du côté des organismes gestionnaires. La loi sur l'eau de 2006, permet en effet la création d'un organisme unique de gestion collective des prélèvements à usage d'irrigation agricole, mission sur laquelle s'est positionnée la chambre d'agriculture de l'Isère, avec la volonté que la profession agricole se charge elle-même, et en toute indépendance, de la gestion de ses volumes. Gérer l'eau, oui, mais sur quels critères si les études en viennent à conclure à la limitation des prélèvements dans certains secteurs ? Chez les professionnels, irrigants ou futurs irrigants, pointent plusieurs types d'inquiétudes : les attributions de volumes s'opèreront-elles au regard de l'historique des prélèvements ou en fonction des surfaces ? Comment seront gérées les extensions de surfaces et les périodes de pénuries ? Autant de raisons qui incitent aujourd'hui la chambre d'agriculture à lancer un recensement prescriptif permettant d'anticiper sur les évolutions des pratiques d'irrigations dans les 10 à 20 ans. « S'il convient de négocier des volumes complémentaires, il faut le faire tout de suite ou alors prévoir des moyens de substitution ou d'autres solutions de soutien à l'irrigation », explique Nathalie Jury.

Un équilibre

Tous les secteurs n'abordent pas cette nouvelle politique d'irrigation avec la même sérénité. Certaines études sur les volumes prélevables pointent en effet des difficultés, dans le bassin versant de la Galaure et dans l'Est lyonnais. « Ces deux secteurs ont été identifiés avec de potentielles restrictions (0 à 40% sur tout le linéaire de la Galaure et plus de 40% dans l'Est lyonnais) », explique Nathalie Jury. Dans le Sud-Grésivaudan, où les études portent sur les affluents de l'Isère, il est également question des impacts sur les cours d'eau, sans préciser dans quelles proportions, tout en sachant que la ressource est substituable en raison de la proximité de l'Isère. Dans ces secteurs, le gel des prélèvements est préconisé, mais les années agricoles ne se ressemblant pas, les professionnels s'interrogent déjà sur la base retenue.  « Il existe donc des marges de négociation, indique la spécialiste, qui pointe un élément positif.  Depuis la mise en place des procédures des gestion collective en 2001 dans les zones ciblées comme déficitaires, un calendrier de pompage a été établi afin de lisser les prélèvements dans le temps et dans l'espace, cela de façon acceptable pour les rivières. Cette démarche a été prise en compte dans les études de volumes prélevables, prouvant que c'est un système de gestion payant ». Pour autant, elle rappelle que le critère retenu dans les études est celui du milieu prépondérant, tenant compte, comme dans la Bièvre, de la nappe, mais aussi du milieu. L'équilibre reste donc à trouver entre l'environnement et l'impact économique. « On va vers un gel voire une réduction des prélèvements, redoute pour sa part Franck Doucet, le président de l'association des irrigants de l'Isère (ADI) créée en 2011. Les année 2003-2009 ont été prises pour référence, or, depuis, les surfaces irriguées ont augmenté. En cas de gel, il faudra donc opérer une répartition sur plus de surfaces irriguées ». Il rejette le modèle de calcul utilisé, basé sur une notion d'équilibre naturel qu'il considère parfois biaisé. C'est la raison pour laquelle l'association lance des contre-études, « pour arriver à la concertation avec les amdinistrations avec des éléments chiffrés et constructifs comme le développement solutions de substitution », afin d'enrayer les restrictions . Il rappelle que la consommation moyenne sur une année (de juillet à septembre) est de l'ordre de 2 000 m3/ ha en Isère. Tous secteurs confondus et avec les gels et réduction, les volumes prélevables s'établiraient à 1 500 m3/ha et par saison. « De toute façon, nous allons vers une réduction significative, ce qui est inacceptable et quelle que soit la production ».

Substitution, infiltration

Dans l'Est lyonnais, d'ores et déjà pointé comme une secteur à problème, une solution de substitution dans le Rhône est déjà à l'étude. Seul souci : le projet s'élèverait à 6 millions d'euros. Mais des territoires comme les Quatre vallées, la Bièvre ou la Galaure dans sa partie drômoise, également concernés par les gels de prélèvement, n'auront pas accès aux moyens de substitution. Il faudra sans doute passer par des solutions de réinfiltration. Rappelons que l'Agence de l'eau, le conseil général et les conseil général apportent leur aide financière aux projets de substitution portés par la ASA.

Isabelle Doucet

 

Encadrés

 

L'irrigation en chiffres

En 2013, il y avait 667 préleveurs (dont 56 réseaux collectifs, ASA ou Cuma) en Isère et 1586 points de prélèvements. Environ 20 000 hectares de terres agricoles sont irrigués.

La plus grande Asa est celle du Sud-Grésivaudan avec 1 750 hectares irrigués à Saint-Bonnet-de-Chavagne pour un prélèvement effectué dans l'Isère. Si les zones de montagnes sont peu irriguées, il existe pourtant un réseau dans le Trièves et dans le Beaumont où un point irrigue 500 hectares. Le dernier projet en date est celui de l'ASA des Espinasses (cf ci-contre), précédé en 2009 par une ASA créée à Izeron pour 164 hectares de noyers et des prélèvements effectués dans l'Isère.

84% des prélèvements effectués en eau superficielle concernent des fleuves et rivières : Rhône, Isère, Drac.

16% le sont dans de petits cours d'eau : Galaure, Bièvre, Varèze. Les plus forts prélèvements s'opèrent dans le haut-Rhône (34%), en Bièvre-Liers-Valloire (24%) et dans le Sud-Grésivaudan (23%)

56% des cultures irriguées sont du maïs (fourrage et grain), 4% des semences, correspondant à une consommation d'eau entre 30 et 60 millions de m3 par an.  25% sont des vergers de noyers, le reste étant du maraîchage et des autres vergers.

 

Les études de volumes prélevables et l'organisme unique

Menées par l'Agence de l'eau dans le bassin Rhône-Méditerranée, les études de volumes prélevables globaux ont pour objectif de permettre les ajustements des autorisations de prélèvement d'eau dans les rivières ou les nappes. Certaines sont aujourd'hui terminées et soumises à une validation par arrêté préfectoral, d'autres, notamment celles concernant la nappe du Rhône, sont encore en cours d'achèvement. Sur la base des résultats de ces études, une concertation sera engagée avec l'administration pour répartir les volumes prélevables entre les différents utilisateurs : réseau d'eau potable, industriels, agriculture. A l'issue de cette concertation et en ce qui concerne le volet agricole, c'est un organisme unique - la chambre d'agriculture de l'Isère s'étant portée candidate -  qui sera chargé, in fine, de la répartition entre les utilisateurs agriculteurs. La chambre d'agriculture est mandataire depuis 2000 pour la gestion des prélèvements d'eau agricole. Après la phase de concertation sur les études de volumes prélavables et l'enquête publique, l'organisme unique devrait être opérationnel en 2016.

 

Un développement des semences

3 700 hectares de maïs semence et 1 500 hectares pour le tournesol semences, sans compter le soja en plein boum en 2013 : la coopérative La Dauphinoise a multiplié les contrats avec les agriculteurs isérois. En 2014, ce sont près de 5 000 ha de maïs, 1 500 à 2000 de tournesol et près de 800 ha de soja semence qui devraient être cultivés. Les autres coopératives s'inscrivent dans la même dynamique. « Mais il faut avoir la capacité de produire, donc d'irriguer, même si ces productions viennent souvent en substitution du maïs de consommation », résume Jean-François Charpentier de Thodure et administrateur de La Dauphinoise. « Ces dossiers sont porteurs car ils confortent les exploitations, attirent les jeunes. Il y a encore de l'avenir pour les irrigants », insiste-t-il. Anticiper, oui, laisser la priorité à l'eau potable oui aussi, mais il réfute la notion de pénurie à partir du moment où il existera des outils pour recharger les nappes, les réinfiltrer, dans le cadre d'une vision réaliste des volumes et en optimisant l'utilisation de l'eau. Les besoins en hectares irrigués supplémentaires s'élèveraient entre 1 000 et 1 500 hectares pour les semences. « C'est la seule condition pour avoir une agriculture durable et renforcer l'économie agricole ». Les organismes stockeurs et les coopératives se sont d'ailleurs rapprochés des producteurs de semences pour les aider, financièrement ou humainement, à garantir les contrats.
Comment cependant être certain d'une gestion équilibrée de la ressource ? « S'il survient un arrêté de sècheresse, il y aura des tensions », prévient André Coppard, céréalier élu à la chambre d'agriculture. Il s'en remet à la sagesse de la profession pour trouver la bonne adéquation entre les semenciers et les autres céréaliers comme les éleveurs qui ont besoin d'un maïs irrigué pour leurs bêtes. Mais dénonce aussi une politique plus générale qui conduit par exemple à la disparition de zones humides, « des terrains à forte valeur ajoutée et non irrigués. Il faut cesser le massacre des terres agricoles. » L'exploitant rappelle enfin que l'agriculture est bien loin d'être le plus gros consommateur d?eau : 13% pour l'agriculture, 58% pour l'industrie et 29% pour l'eau potable.
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