Accès au contenu
Urbanisme

Halte aux villages dortoirs

Crise et modes de vie aidant, commerces et services de proximité sont à la peine. Refusant de devenir de simples dortoirs, certaines communes développent des stratégies pour redonner du souffle au cœur de leur village.
Halte aux villages dortoirs

Nos concitoyens sont pétris de contradictions. D'un côté, ils déplorent le manque d'animation de leurs centre-ville ou du cœur de leur village ; de l'autre, ils privilégient les achats dans les zones commerciales plutôt que de faire vivre les artisans de leur commune. Motifs économiques, horaires d'ouvertures, problème de stationnement : les raisons invoquées sont nombreuses, plus ou moins légitimes selon les cas. Mais les conséquences sont partout les mêmes : les commerces ferment les uns après les autres. A cela s'ajoute parfois la disparition des services publics, celle du bar-tabac, le déménagement du bureau de Poste ou de l'agence bancaire... Autant de phénomènes qui accentuent le sentiment des habitants de vivre désormais dans des « communes dortoirs ».

Face à cela, certains élus se disent démunis. D'autres prennent le problème à bras le corps. C'est le cas de Robert Alleyron-Biron, maire de La Rivière, qui, au tournant des années 2000, s'est battu pour faire revivre son village, quitte à devoir répondre aux accusations de « ruiner la commune » (1). Le projet est né d'un traumatisme. En 1995, l'épicerie-bar de La Rivière ferme définitivement ses portes. Pour les habitants, c'est un choc. « Y'a eu un trou : très vite, ça a été la mort du village », se souvient un ancien habitué. Plutôt que de se résigner, Robert Alleyron-Biron mobilise le conseil municipal et les habitants autour d'un projet un peu fou : monter une opération d'urbanisme exemplaire susceptible de redonner « une centralité au village » et de le dynamiser par la « création d'un lieu mixte et vivant », en l'occurrence un bistrot multi-services.

Eco-quartier

La démarche s'engage en 2001. La commune rachète une licence IV et sollicite deux partenaires-clés pour l'aider à élaborer son projet : le CAUE pour la conception et le parc naturel régional du Vercors pour l'accompagnement technique et financier. Peu à peu, le projet s'enrichit de propositions co-construites avec les élus et les habitants. Il aboutit à la réalisation d'un « éco-quartier », construit en grande partie avec du bois communal, comprenant l'aménagement de l'espace public, des créations de logements, de gîtes communaux et de locaux associatifs ainsi que la réalisation d'un réseau de chaleur collectif alimenté en bois local. Le projet est opportunément couplé à la nécessité de réaliser des travaux pour protéger le village contre le risque inondation lié au torrent. Primée et citée de nombreuses fois, cette opération pilote, sobre et pertinente, servira de modèles à de nombreux élus venus de toute la France visiter La Rivière.

Dix ans plus tard, qu'en est-il ? La commune a retrouvé une vraie vie de village, notamment grâce à l'animation générée par le Petit Creux, une épicerie-restaurant-bar tenue par un couple de gérants accueillants et peu avares de leurs heures. « Il faut reconnaître que ça a été un sacré projet, salue Luc Gerboud, un producteur de noix attablé devant un appétissant parmentier de canard. Il a fallu que le maire fonce et que les gens suivent. Mais il a fallu aussi trouver les bons gérants... » Les habitants jouent-ils le jeu ? Oui, mais de façon inégale. Le maire et les gérants du Petit Creux sont pourtant « plutôt contents ».

La problématique préoccupe tous les élus qui se sont lancés dans des projets de « revitalisation ». De Beaurepaire à Montalieu-Vercieu, Sonnay, Brangues, Pont-de-Chéruy, Faramans, la Tour-du-Pin ou Saint-Marcellin, chacun y va de son projet. A Beaucroissant, le maire veut requalifier un centre bourg ayant « souffert du modèle de développement qui a prévalu ces trente dernières années, favorables à la maison individuelle ». Son projet : construire des équipements et des logements, mais aussi « rouvrir un bar-restaurant et réaménager la boulangerie », a priori dans l'ancienne maison Nardy au centre du village. Pour ce faire, Georges Civet affirme « préempter tout ce qu'il peut parce qu'il faut être maître du sol et construire ».

Comment faire avec les « pendulaires » ?

La problématique de Chirens est sensiblement différente. Située à 7 km de Voiron, la commune connaît un joli développement démographique. Nombre de ces nouveaux administrés sont des « pendulaires qui ne sont à Chirens que de 19 h à 7 h le lendemain ». Comment faire vivre le village dans un tel contexte ? Comme La Rivière, la commune a entrepris un gros travail de réflexion avec la population pour « redonner du sens à son cœur de village », coupé en deux par l'ancienne nationale (16 000 véhicules par jour, dont 600 camions...) comme s'il était « traversé par un fleuve ». Depuis que la dynamique a été lancée, en 2011, les choses ont bougé. Il y a eu l'ouverture du collège, la validation du projet de contournement du village, divers aménagements comme la réalisation d'un parc de jeu public, très apprécié par les familles qui prennent plaisir à s'y retrouver. Mais il reste beaucoup à faire. D'où le vote, en juillet dernier, d'une délibération transférant au Pays voironnais la maîtrise d'ouvrage du programme « Cœur de village », qui prévoit la construction de logements, la création de commerces, d'une halle couverte et d'une maison de santé, la mise en œuvre de voie en « mobilité douce », ainsi que le réaménagement de voie desservant l'opération. Si le projet est ambitieux, Christine Guttin, la maire du village, reste prudente : « Nous jouons la carte du local pour éviter les déplacements et les problèmes de stationnement, explique-t-elle. Pour les activités, les associations font le plein. Pour le commerce, c'est plus compliqué. La boulangerie et les coiffeurs marchent très bien, mais l'épicerie a fermé : nous sommes trop près du Carrefour de Voiron... » Seul le magasin de producteurs installé sur la nationale tire son épingle du jeu. Et c'est déjà pas mal.

Marianne Boilève

(1) Coût global de l'opération : 2 780 000 € HT, subventionnés à 70%.

 

Saint-Marcellin, entre enlisement et développement

Cela fait des années que les professionnels tirent le signal d'alarme. Rien n'y fait : dans le centre-ville de Saint-Marcellin, les commerçants tirent le rideau les uns après les autres. Mais pas tous, assure Brigitte Vandermeersch, fleuriste et présidente de l'assocation Cœur de commerce : « Il y a des boutiques qui ferment et d'autres qui tournent super bien : les commerçants dynamiques y arrivent ! » C'est ce qui la fait adhérer à la dynamique lancée il y a deux ans par la nouvelle équipe municipale : « C'est très positif, juge-t-elle. Nous sommes un certain nombre à entrer dans le jeu, à proposer de nouvelles idées, à réfléchir au devenir de halles, de la Grand-Rue ou au développement du tourisme. Pourquoi n'avons-vous pas un musée du saint-marcellin par exemple ? »
Cette idée pourrait être reprise dans le cadre du projet de « revitalisation du centre-bourg » dans lequel Saint-Marcellin s'est lancé depuis que sa candidature à l'appel à manifestation d'intérêt lancé par le ministère du logement, de l'égalité des territoire et de la ruralité a été retenue. Lauréate du programme « Expérimentaion centre-bourg », la capitale du sud Grésivaudan va être accompagnée pendant six ans. Objectif de ce programme national : « Conforter un maillage équilibré du territoire, avec la présence de centres-bourgs vivants et animés, pour répondre à la fois aux enjeux d’égalité des territoires et de transition écologique et énergétique ». Concrètement, cela signifie que les 54 communes lauréates vont bénéficier d'aides pour développer des activités productives et résidentielles tout en limitant l'artificialisation des sols et l'étalement urbain. L'aide est également destinée à améliorer le cadre de vie et à offrir un meilleur accès aux services de proximité.
A Saint-Marcellin, le maire, Jean-Michel Revol, ne sait toujours pas sur quels financements il va pouvoir compter pour « écrire une nouvelle page de l'histoire de la ville en la rendant plus attractive ». Ce qui n'a pas empêché la municipalité d'agir en rachetant un local commercial dans le centre-ville piétonnier pour le mettre en gérance, histoire de redynamiser le tissu commercial. « C'est trop tard », lance, désabusé, le gérant d'une supérette condamnée à une fermeture prochaine. A deux pas de là, un artisan boucher a mis la clé sous la porte quelques semaines plus tôt. Les Saint-Marcellinois sont-ils prêts à jouer le jeu pour arrêter l'hémorragie ? « C'est tout le problème...», reconnaît Jean-Michel Revol, qui préconise, entre autres, d'interdire l'ouverture des grandes surfaces le dimanche : « C'est une mesure qui ne coûterait rien à personne et qui redonnerait du souffle à nos commerces. Mais on se heurte aux lobbys : c'est le pot de terre contre le pot de fer.»
MB

 

La Région met la main à la poche

Affichant sa volonté de « maintenir une ruralité dynamique », la Région Auvergne-Rhône-Alpes veut « donner aux petites communes et aux bourgs centres les moyens de reprendre leur destin en main ». Lors de l'assemblée pleinière du 22 septembre, le président Wauquiez a ainsi présenté deux plans de soutien destinés à revitaliser les villages (communes de  moins de 2 000 habitants) et les bourgs (communes de 2 000 à 20 000 habitants). Deux enveloppes de 30 millions d'euros seront débloquées sur trois ans (2017-2019). Elles permettront de financer des opérations visant à revitaliser, à dynamiser et à renforcer l'attractivité des communes rurales. Il pourra s'agir aussi bien de réaménager la place du village que de rénover des bâtiments, renforcer l'accessibilité de la mairie ou créer un point multi-services. Ces deux dispositifs « bonus » seront intégrés aux nouveaux contrats « Ambition Région ».