Il faut rebâtir des filières
Président de la FDSEA jusqu'en 2018 et premier vice-président de la chambre d'agriculture, vous avez porté les deux casquettes durant cette dernière mandature.
Le lien entre la chambre d'agriculture de l'Isère et le syndicat a été ainsi le plus étroit et a permis d'avoir un mandat très constructif. Pour autant, nous avons bataillé pendant deux ans pour remettre la chambre à flot, ce qui a beaucoup bridé sa capacité de production. L'objectif de la réorganisation était d'avoir plus de techniciens et moins de fonctions support. Paralèllement, la FDSEA a mené un gros travail de collaboration avec les intercommunalités.
En 2015, vous avez proposé une nouvelle orientation à l'agriculture iséroise. Comment cela s'est-il passé ?
Lors du congrès de la FDSEA à Châbons, j'ai proposé de marier économie et agroécologie. Mais quelques mois après, nous avons pris la crise laitière de plein fouet. Nous avons quand même travaillé avec les entreprises du secteur, pour aller dans le sens d'une agriculture plus vertueuse. Mais nous avons dû aussi nous concentrer pour donner des réponses immédiates aux agriculteurs en grande souffrance. Nous avons mis en place le plan d'accompagnement, avec le Département, le Crédit agricole et la MSA, ainsi que les rendez-vous Duo avec le Cerfrance, la chambre d'agriculture et le GDS. Ces mesures ont permis à beaucoup d'exploitations de réaliser des économies, mais aussi de mener une réflexion sur leurs coûts de production et leur organisation.
Il y a eu aussi des manifestations. A quoi cela a-t-il servi ?
En février 2016, nous avons bloqué les centrales d'achat dans la logique d'inverser la construction des prix. Nous voulions reprendre les choses en main. La crise de 2015 avait révélé qu'une grande partie des agriculteurs avaient une bonne maîtrise de leurs coûts de production. Il convenait donc d'aller chercher la rémunération. Cette bataille a trouvé un écho dans la campagne présidentielle du candidat Macron et, lorsqu'il a été élu, dans le lancement des Etats généraux de l'alimentation, à l'été 2017.
Quelles sont les problèmatiques que le syndicalisme a porté ?
Nous avons porté un certain nombre d'éléments : le seuil de revente à perte, la limitation des promotions et la création d'indicateurs de coûts de production. C'est une question centrale qui est passée à la trappe. Nous souhaitions mettre à disposition des opérateurs une référence neutre. Or, nous nous retrouvons aujourd'hui en négociations commerciales sans les garde-fous indispensables.
La loi a été votée fin 2018. Quel est votre sentiment ?
C'est une immense déception. Nous sommes partis d'une consultation très large, portée par des députés, dans laquelle le syndicalisme s'est beaucoup impliqué. Nous avons fait remonter nos revendications, mais par manque de courage politique, le président n'a pas osé mettre en place le minimum, c'est-à-dire la prise en compte du coût de revient dans le coût final.
Comment intégrer ces coûts de production ?
Dans l'Ouest, la coopérative Terrena a réussi à tenir compte de l'ensemble des coûts de production en réunissant tous ses partenaires : distributeurs, transformateurs, consommateurs, défenseurs de l'environnement. Un des éléments pour trouver de la rémunération est d'aller chercher auprès du consommateur un allié. Nos pratiques ont déjà une valeur intrinsèque. Il faut en avoir conscience. Nous pouvons affirmer que ces produits issus de la ferme, qui respectent un certain nombre de standards, répondent à la demande sociétale.
En Isère, une partie de la réponse passe par la création du Pôle agroalimentaire. Quelle organisation cela requiert-il ?
Il nous faut rebâtir des filières à la façon des Eleveurs de saveurs de l'Isère. La demande des grandes surfaces est importante en fruits et légumes, mais aujourd'hui, tous les maraîchers de la ceinture verte grenobloise sont en circuits courts. Il faut donc réinventer le métier de producteur de légumes qui réponde à la demande sur les quantités exprimées. Le travail consiste à construire des petits collectifs d'agriculteurs avec des équipements spécifiques et une réflexion sur les process, afin d'être pertinent sur les coûts de production.
Toutes les filières sont-elles concernées ?
Je suis persuadé que, d'ici fin 2019, il y aura du lait en bouteille produit en Isère. Mais c'est un travail méthodique qui oblige à s'interroger sur la structure, son financement, les modes de distribution. Le volet technique est important, mais c'est réalisable. Et cela est valable pour les œufs, la farine, le porc, la volaille etc.
Quel regard porte l'agriculture sur le Grand débat ?
Dans une logique collaborative avec la société, il faut y aller. C'est un débat qui vient combler le manque de concertation du gouvernement avec les corps intermédiaires et qui a conduit à l'échec des Etats généraux de l'alimentation.
Propos recueillis par Isabelle Doucet