" Il faut se préparer dans la tête "
« Une exploitation n'a que la valeur de l'argent qu'elle doit dégager » : c'est sans se voiler la face que René Thuderoz a envisagé sa retraite d'exploitant agricole, il y a quatre ans. Associé avec son frère dans le Gaec Les Pointes-Valencogne à Virieu, il a vu la ferme familiale grossir pour atteindre une production laitière de 700 000 litres. Avec 90 hectares de cultures et des ateliers associés, les résultats étaient au rendez-vous. « Mais attention, chiffre d'affaires ne veut pas dire revenu ! », prévient encore le jeune retraité. « A quatre ans de mon départ à la retraite, nous avons pris Etienne Guillaud-Rollin en stage de BTS, puis dans le cadre du service de remplacement et efin en tant que salarié. Nous lui avons proposé de s'installer dans 3 ou 4 ans. Il a regardé, puis il est revenu. » Le jeune effectuera encore un Stage de reprise d'exploitation agricole (SREA) pendant un an et l'affaire sera conclue. « J'ai toujours dit que le jour où ce serait fini, je ne reviendrai plus. Je n'avais pas l'intention d'être, à la retraite, un salarié gratuit, reprend René Thuderoz. Mais le premier matin, lorsque j'ai lâché, ça a été dur pour eux. Ils étaient désorientés. Il leur fallait retrouver leurs marques. » Les deux frères et le nouvel associé avaient préparé la reprise en douceur. A trois dans une exploitation dimensionnée pour deux personnes, cela laisse du temps libre pour discuter, tout en prenant du recul pour celui qui arrête.
« J'en profite »
Sur le volet financier, les parts sociales du Gaec ont été réajustées, passant de 50/50 entre les deux frères à une répartition à trois, avec l'arrivée du jeune installé et l'intégration de la belle-sœur au Gaec. « Mais le gros problème, c'est le compte d'associé, reconnaît le retraité. Car il monte très vite dans un Gaec ». Pour faciliter les choses, il a été transformé en parts sociales. L'agriculteur au final a touché « un montant raisonnable », qui dépasse les 100 000 euros, permettant de compléter sa maigre retraite agricole tout en rendant possible l'opération de reprise.
L'argent comme le temps libre, il faut y penser avant. « J'ai la chasse, affirme René Thuderoz avec un grand sourire. J'apprécie de partir à 7 heures et de revenir quand je reviens, sans regarder la montre, sans avoir besoin de foncer pour aller traire. » Il ajoute : « J'ai toujours eu envie de jouer aux boules. J'en profite. » Il ne renie pas pour autant ses racines paysannes. « Lorsque j'en ai envie, je vais à la ferme, je fais le bois, tranquillement. Faut se préparer dans la tête et moi j'avais envie d'arrêter. » L'ancien agriculteur a choisi d'habiter en ville avec quelques arguments implacables. Construire sa maison ailleurs que sur l'exploitation donne de la valeur à la villa et facilite la reprise de l'exploitation. Quant à la conduite des animaux, les moyens de surveillance à distance permettent de rester vigilant dans les périodes de vêlages, tout en s'éloignant du lieu de travail.
D'un point de vue foncier, le cédant n'a pas oublié de faire le tour des propriétaires avec son repreneur. « Ils ont joué le jeu. Cela fait partie du parcours d'installation, présenter celui qui reprend. »
La plus grande transparence
Jean-Luc Petit reconnaît qu'il a eu de la chance de trouver si rapidement un repreneur. Il possède en EARL une exploitation d'une quarantaine d'hectares en arboriculture et production de maïs semence. « J'ai déposé l'offre au RDI en novembre 2014 et quinze jours après un jeune se présentait », explique-t-il. Les deux hommes se sont trouvés des affinités, ont travaillé ensemble pendant plusieurs saisons. « Il a découvert le milieu, le travail en Cuma, il a tourné dans 22 exploitations, puis a fait la récolte des pommes et des poires. Il n'y connaissait rien en arboriculture. Il faut prendre le temps d'expliquer les protections phytosanitaires ou la conduite du verger. Maintenant nous abordons la taille. Je pratique la plus grande transparence. Il voit toute la comptabilité. Il démarré son stage SREA pour 15 mois maintenant. » L'objectif de Jean-Luc Petit est de cesser son activité en 2017, mais de passer salarié à partir de 2016. Une position qu'il lui faudra assumer pendant un an.
Quant au foncier, ce sont principalement les terres en propriété qui feront partie de la transaction. Pour consolider le projet, les terres d'une deuxième exploitation appartenant à son cousin Louis-Michel Petit également candidat à la retraite, seront cédées. Ce potentiel d'une douzaine d'hectares imbriqués les uns dans les autres permettra d'agrandir la SAU, notamment en maïs semences. Reste encore le gros morceau : l'évaluation du capital social.
Les conseillers de la chambre d'agriculture insistent sur la valeur de reprenabilité d'une exploitation calculée à partir de l'excédent brut d'exploitation, « qui sert au jeune à vivre, à rembourser ses emprunts et à constituer un éventuel apport », précise Marion Canaud. Du coup, il convient de retirer l'équivalent d'un Smic de l'EBE pour savoir ce que le jeune sera capable d'investir. L'autre façon d'estimer une reprise, largement utilisée, est de se baser sur la valeur patrimoniale du bien. Elle présente l'inconvénient de rendre parfois l'opération irréalisable pour le repreneur.
« Une retraite, ce n'est pas à prendre à la légère. Il faut être clair avec soi-même, avoir une bonne vision de sa ferme. Mais ces témoignages motivent et donnent de l'optimisme », ajoute Anne Gerber, du Pas de l'Ane à Saint-Martin-le-Vinoux.
Isabelle Doucet
PisieuUne reprise et une conversion
Simon Boyet est passé par le lycée agricole de La Côte-Saint-André puis a « roulé sa bosse », notamment dans le bio où il a été salarié pendant quelques années. Il connaissait l'exploitation avicole de Bernard Buzat et ne souhaitait pas la voir filer même s'il la considère un peu sous dimensionnée. La SAU est d'environ 14 hectares et la capacité de production de 10 000 volailles. « Je souhaitais valoriser ma production, faire de la découpe et, autant se lancer dans le bio de suite parce que de toute façon, on y viendra un jour ou l'autre ». Le jeune homme a choisi de conduire l'atelier avicole en intégration et a abandonné la vente directe. Sa conversion bio prendra six mois. En attendant, il produit du poulet label. Pour rendre l'exploitation viable, il a racheté un peu de terrain pour construire le nouveau bâtiment d'intégration et le parcours requis par le cahier des charges. « Mais la rentabilité est encore un peu juste. C'est pourquoi je développe un atelier bois de chauffage à côté », explique le repreneur.Pour mener à bien son projet, il a bénéficié de la DJA et des aides à la conversion bio. Les banques ont suivi, rassurées par les contrats d'intégration avec la coopérative Valsoleil. Il est engagé pour sept ans. « C'est important l'intégration quand on est hors cadre familial car cela garantit un fonds de roulement », précise-t-il. Le matériel est partagé avec son oncle qui possède une ferme voisine. « Je recherche du foncier, poursuit Simon Boyet. Le plan d'épandage ne permet que 9 hectares fertilisables en fumure. J'aurais besoin de faire le double. Quitte à avoir des effluents, autant avoir des hectares. Cela rapporte plus de faire des céréales grâce à la fumure que de vendre du fumier bio ! ». Quant au cédant, en attendant que la reprise soit effective, il a passé l'exploitation au nom de son épouse retraitée de la fonction publique et fait désormais « beaucoup de sport ! ».
Quelques conseils
Un compte associé trop gonflé peut représenter une difficulté pour un repreneur. C’est en effet de l’argent dû à l’agriculteur, qui n’est pas prélevé. Autant anticiper sur ce volet-là. A partir du moment où les emprunts sont terminés et que l’argent rentre, il est inutile de le laisser dormir sur le compte associé.Pour les baux verbaux, il est conseillé d’envoyer un petit courrier en même temps que le chèque pour prévenir les propriétaires du changement de l’exploitant.