Irstea, laboratoire des champs
L'Irstea (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture) de Grenoble, ex-Cemagref, étudie depuis 50 ans la relation entre l'homme et la nature en milieu montagnard. Trois unités de recherches se sont lancées dans le décryptage et la modélisation de cet environnement, avec des résultats qui sont aujourd'hui autant d'aides à la décision politique. Le centre grenoblois planche ainsi sur les écosystèmes montagnards (EM), le développement des territoires montagnards (DTM) et l'érosion torrentielle, neige et avalanches (Etna).
Par exemple, la plateforme Oasis développée par l'Irstea, intéresse les acteurs de l'économie des sports d'hiver car elle a permis de définir un indicateur de viabilité du domaine skiable. Repris à l'international, cet indice établit à 30 cm de neige au sol pendant 100 jours la viabilité d'une station. Ces analyses sont le produit d'une approche pluridisciplinaire mesurant l'adaptation des territoires au changement climatique. Emmanuelle George-Marcelpoil, chercheur en aménagement touristique, rappelle que les 300 stations de sport d'hiver françaises génèrent 6,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires et que le secteur emploi 207 000 personnes. Or, le réchauffement climatique et l'enneigement, étudiés au Col de Porte avec Météo France depuis 50 ans indiquent des tendances fortes : augmentation de la température de 1,3° et forte baisse de l'enneigement. Deux types d'adaptation se présentent par la pratique du damage et la production de neige de culture. Les chercheurs ont établi une cartographie, avec le réseau de stations partenaires, pour mesurer les impacts du climat et de l'adaptation. L'objectif est d'appliquer l'indice de viabilité au scenario climatique imaginé par le Giec à l'horizon 2050 et d'estimer le coût de l'adaptation.
Un autre domaine de recherche porte sur la diversification de l'offre touristique et la sortie du tout neige. « Il n'existe pas de modèle. Il faut faire du cousu main », reconnaît Emmanuelle George-Marcelpoil.
Forêt de protection
L'étude de la forêt de montagne, c'est aussi une longue histoire écrite par l'Irstea. Depuis 16 ans, Frédéric Berger et son équipe mesurent les enjeux sociétaux qui pèsent autour des différentes fonctions de la forêt. « Dans les Alpes, 41% du territoire est couvert de forêt, une forêt majoritairement issue de la main de l'homme », annonce-t-il. Entre la forêt de production, la forêt écologique et la forêt de protection, c'est cette dernière qui fait l'objet de toutes les attentions. « En Isère, 30% de la forêt de la zone de montagne a un rôle de protection », indique le chercheur. Il ajoute : « une forêt bien gérée coûte moins cher qu'une implantation de génie civil. » L'objectif des travaux porte notamment sur l'intégration du rôle de protection dans les guides de sylviculture, si possible à l'échelle européenne. Mais l'Irstea peut s'enorgueillir d'avoir fait avancer la réglementation, à l'instar de la loi d'orientation forestière de 2001 où les travaux de l'institut menés avec l'ONF ont fait référence. Ces dernières années, les chercheurs ont plus particulièrement étudié la possibilité d'envisager les arbres comme supports d'ancrage au génie civil. « Leur capacité à arrêter l'énergie développée par les blocs est bien plus importante que les système existants », ont constaté les chercheurs.
Prairies et climat
Enfin, Grégory Loucougaray, chercheur en écologie végétale, s'est intéressé quant à lui aux leviers pouvant améliorer le compromis entre production et fonctions environnementales en montagne. En effet, la production montagnarde est sollicitée tant pour ses bois (d'œuvre, énergie etc.) que ses pâturages (recherche d'autonomie etc.), en même temps qu'elle est soumise aux changement climatiques. Les chercheurs ont voulu montrer qu'il existait bel et bien « une production théorique maximale possible », de nature à conserver un compromis entre production et écosystèmes. L'objectif est de savoir jusqu'à quel niveau il est possible d'améliorer la production sans impacter les fonctions environnementales des milieux. « Le mode de gestion est déterminant », explique Grégory Loucougaray qui a étudié à la loupe les prairies du Vercors. La densité, le type de semis, influent par exemple sur le vieillissement des prairies temporaires. La date de mise en pâturage et de la première fauche sont des éléments que l'Irstea a déjà modélisés. Ces travaux entrent en cohérence avec les incitations de la Pac.
Isabelle Doucet
PastoralismeAlpages sentinelles
« Changement climatique dans les Alpes : comment préserver les alpages ? » s'interroge Laurent Dobremez, chercheur agronome, ainsi que son équipe. Les recherches sur les alpages « sont un marqueur identitaire du Cemagref », rappelle le scientifique. Et l'institut a largement contribué à l'apport de connaissances dans le domaine du pastoralisme. Pour cela, il s'appuie sur le dispositif Alpages sentinelles et un collectif d'acteurs que sont les éleveurs, les bergers, les techniciens pastoraux et agricoles, les gestionnaires d'espaces protégés et les chercheurs.Le réseau, initié après 2003 par les parcs naturels régionaux et nationaux, regroupe 31 alpages et 37 exploitations. Les enjeux, là aussi, sont pluriels, en termes paysagers, de biodiversité, économiques et sociaux. Le chercheur rappelle que 800 000 ovins montent en alpages chaque année, soit les trois quart du cheptel français. Les bovins sont 100 000 à prendre de la hauteur chaque été, « dont le fleuron des AOP ». Enfin 5 500 personnes travaillent en alpages, dont 800 salariés. Les pratiques sont bouleversées par de nouveaux phénomènes que sont le changement climatique, la recrudescence de la prédation par les loups, la transformation des systèmes d'alpages. « Notre démarche consiste à favoriser les apprentissages collectifs », reprend le chercheur. Thèses, productions scientifiques et techniques représentent des éléments d'aide à la gestion pastorale.ID