L'adaptation plutôt que le dos rond
La vie laitière n'est plus un long fleuve tranquille depuis longtemps. Cours du lait qui jouent au yo-yo, fluctuation des prix des carburants et des intrants, aléas climatiques en tout genre, évolution des modes de consommation, environnement socio-économique compliqué : les éleveurs essuient des tempêtes à répétition (parfois plusieurs de front…), surtout depuis le cycle de crises amorcé en 2009, aggravé en 2015 avec la fin des quotas laitiers. Certains résistent, d'autres craquent. En Isère, près de 70 exploitations laitières ont disparu entre 2015 et fin 2017, plus de 90 si l'on agrège production laitières et mixtes (1).
Capacité d'adaptation
Comment expliquer que, à taille égale, certaines exploitations tiennent le coup quand d'autres plongent ? La question ne date pas d'hier. Depuis la crise laitière de 2015, elle fait beaucoup conjecturer, et la conclusion est chaque fois la même : les exploitations qui s'en tirent ne sont pas forcément les plus grosses, mais celles qui ont une bonne capacité d'adaptation face aux aléas. Ce sont celles qui anticipent, s'efforcent de limiter les impacts des crises et prennent le temps de construire les projets.
On appelle cela la résilience. Ce terme, très tendance depuis trois ans, désigne l'ensemble des facteurs, des approches et des pratiques qui permettent aux exploitations de traverser les crises, de trouver des solutions pour passer les caps difficiles. Cela se traduit par exemple, en période de sécheresse, par le tri des animaux les moins productifs, l'acceptation d'une baisse de la production pendant un temps et la compensation des pertes de fourrage par des semis de dérobées, une récolte du maïs prévu en grain ou un achat de fourrage.
Cela ne s'improvise pas. Il n'y a pas non plus de recette miracle : chaque exploitation se construit son système de résilience propre. C'est le cas d'Eric Chavrot et son associé, Serge Drevet, qui pilotent le Gaec des Sources à Belmont depuis plus de vingt ans. Leur philosophie : optimiser les charges, se garder des marges de sécurité et ne pas dépenser plus que ce qu'ils n'ont. Une prudence qui leur a permis de surmonter toutes les crises sans trop de casse et d'investir récemment dans un robot de traite afin de « gagner en temps et en qualité de vie ». « Nous avons grandi peu à peu et essayé d'étaler nos investissements au fur et à mesure du temps, tout en constituant des réserves quand le prix du lait était favorable », explique Eric Chavrot. Autres facteurs déterminants : l'autonomie fourragère, la formation permanente et le suivi technico-économique. « C'est important de ne pas se renfermer, d'échanger avec d'autres et de prendre les bonnes idées là où elles sont », estime l'éleveur pour qui « se donner les moyens de réussir, c'est aussi savoir se remettre en cause ».
Se remettre en question
Cette approche, à la fois prudente et pragmatique, rejoint les préconisations issues d'un travail d'enquête réalisé en janvier 2017 par l'équipe rhônalpine du réseau Inosys (2) sur les « facteurs de résilience pour les systèmes bovins laitiers ». Dans cette étude, les éleveurs interviewés définissent la résilience comme l'aptitude à « se remettre en question de façon à s'adapter, tout en conservant la cohérence du système d'exploitation ». Pour les conseillers, c'est plutôt la « capacité à retrouver son état initial après un choc », tout en tirant les enseignements du choc subi. Par « choc », il faut comprendre ici un aléa qui peut être conjoncturel, climatique, sanitaire, humain voire structurel (problème de santé, départ/arrivée d’un associé, agrandissement, changement de système...).
Côté humain, la résilience tient à la « qualité de gestionnaire » de l'exploitant, à sa « capacité d'adaptation et d'anticipation », mais aussi aux « relations et [à] l'organisation du collectif de travail ». Les temps ont changé et ce sont ceux qui l'ont compris qui s'en sortent le mieux. « Nous sommes dans un période compliquée, explique Monique Laurent, chef de projet système d'élevage à l'Idele, qui a coordonné l'étude Inosys au niveau régional. Autrefois, il y avait moins d'aléas conjoncturels. Aujourd'hui, il faut sans cesse se projeter et être dans une posture de chef d'entreprise qui anticipe. De plus, la grosse dimension des exploitations fait qu'on n'a pas le droit à l'erreur. Le moindre écart multiplié par un gros volume peut faire très mal. »
Capacité d'ajustement
Les bases du système jouent également un rôle important. Plus elles sont cohérentes, plus l'exploitation est solide. Interviennent ici la dimension économique, les conditions de reprise lors de l'installation et la situation de l'exploitation. Les structures les plus solides sont celles qui possède une « bonne assise finacière pour garder une capacité d'ajustement » et se trouvent « en rythme de croisière, avec un endettement maîtrisé, sans gros investissement récent », constate l'étude Inosys.
Sur le plan stratégique, les systèmes qui s'en tirent le mieux sont ceux qui sont conduits par des « éleveurs économes » qui investissent progressivement, de façon très réfléchie, et sont très vigilants sur les coûts de production aussi bien que sur la qualité du lait. « Etre hyper économe, ça rapporte », remarque Monique Laurent. Coûts de mécanisation, intrants, concentrés, aliments : les éleveurs résilients « ne recherchent pas la performance pour la performance ; ils optimisent tout ce qu'ils peuvent ». Ils savent « faire simple mais efficace », résister aux effets de mode, « être technique sans être gadget ».
Les éleveurs qualifiés de résilients veillent également à développer des ateliers complémentaires et compatibles avec la charge de travail. Au Gaec des Sources par exemple, le système est par exemple basé sur l'herbe et l'ensilage maïs. « S'il fait sec, on ensile ; si c'est bon, on vend le maïs, indique Eric Chavrot. C'est pareil en herbe : on fait du lait, mais on a aussi des mâles pour la boucherie. On module en fonction des besoins de fourrage. Notre objectif, c'est d'être autonome. » La maîtrise technique dans la conduite de l'élevage et des cultures est également fondamentale. La bonne exploitaton de l'herbe, le pâturage, le système fourrager sont les clés d'un système vertueux qui permet d'assurer la qualité de la production. Et donc la rémunération du lait.
Marianne Boilève
(1) Chiffres du GDS de l'Isère.
(2) Inosys est un dispositif partenarial associant des éleveurs volontaires et des ingénieurs de l'Institut de l'élevage et des Chambres d'agriculture. Il vise à produire des références sur les systèmes d'élevage herbivores à destination des éleveurs et de leurs conseillers.
Vade mecum isérois
Suite au choc laitier de l'été 2015, la FDSEA de l'Isère avait organisé à l'automne un échange avec des techniciens et quelques éleveurs « sélectionnés avec des résultats techniques et économiques avérés » pour élaborer une sorte de vade mecum de la résilience iséroise. Les éleveurs interrogés avaient expliqué leur aptitude à résister par un faisceau de pratiques et de démarches qui peuvent se résumer par un bon « équilibre entre éleveur et gestionnaire ». A la suite de cette rencontre, le syndicat avait convaincu le Département et Cerfrance d'organiser des rendez-vous Duo pour aider les exploitants à s'extraire des difficultés. Une centaine de rendez-vous ont été conduits en 2016, en partenariat avec Isère Conseil Elevage et la chambre d'agriculture. L'opération a été reconduite en 2017. Elle est d’ailleurs toujours ouverte. Les Rendez-vous sont financés à 80% par le Département et le Crédit Agricole Sud Rhône-Alpes.
Des outils pour apprendre à se connaître et résister
Pour faire face aux aléas, il faut être robuste. Les enquêtes menées auprès des éleveurs listent toutes l'importance des leviers technico-économiques, climatiques ou normo-environnementaux (anticipation des mises aux normes, conditionnalité des aides, restrictions ou interdictions diverses...). Mais il ne faut pas négliger l'importance de la dimension humaine et sociale, avertit Jean-Philippe Goron, qui partage son temps entre Isère Conseil élevage et le Pep Bovins Lait. Très investi dans le projet EuroDairy (1), le technicien travaille sur la résilience socio-économique des exploitations. « La résilience va bien au-delà des problème technico-économiques, explique-t-il. Quand on écoute les éleveurs, la plupart disent : " Ce qui fait tomber une ferme, ce sont les problèmes perso." » Voilà pourquoi EuroDairy est en train de mettre au point un outil d'auto-diagnostic qui doit permettre aux éleveurs de se poser les bonnes questions et d'y réfléchir par eux-mêmes.Actuellement en phase de test, cet outil comprend cinq volets d'égale importance : stratégie et système, technique, économique, environnement et socio-humain. Dans ce dernier volet sont pris en considération des éléments aussi complexes que la relation entre les associés, la gestion des salariés, le bien-être animal et celui de l'éleveur (pénibilité, vacances...), la répartition des tâches et la charge de travail, les relations avec le voisinage, l'épanouissement professionnel, la participation à des formations ou la mise en place de mesures de sécurité (tableau de consignes, assurance, plan B en cas de coup dur...).De son côté, Isère conseil Elevage, qui aide les éleveurs à améliorer leurs coûts de production depuis des années, prépare avec Cerfrance un cycle de formation complémentaire sur la question du travail (condition et confort de travail, productivité...). « Dans nos formations, l'entrée est économique, justifie Jean-Philippe Goron. Mais ça parle toujours technique et on débouche toujours sur la question du travail. » D'où l'idée de développer une formation qui permette d'analyser les situations pour trouver les solutions adaptées à chaque cas particulier. Le programme sera disponible à la rentrée.MB(1) Accompagné par le PEP Bovin lait et de nombreux autres partenaires, le Groupe opérationnel Eurodairy Rhône-Alpes est constitué de 10 fermes pilote, de deux fermes de lycée et du Centre d'élevage de Poisy, tous « motivés pour échanger sur leurs pratiques dans le but d'améliorer leur durabilité ».