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Saint-Laurent-Du-Pont

L’agriculture, pas à pas vers le climat

A Saint-Laurent-du-Pont, agriculteurs et habitants ont échangé pour connaître les difficultés de l’agriculture face au changement climatique.
L’agriculture, pas à pas vers le climat

« On n'y arrivera pas ». Pour Yves Lejeune, chercheur à Méteo France, le scénario du groupe d'experts intergouvernemental sur le climat (GIEC) sur la limitation de la hausse de la température à +2,6°C est déjà dépassé. Selon les prédictions annoncées, le changement climatique prend la direction du scénario à + 4,6°C. Dans l'assemblée réunie par Les amis du Parc, des agriculteurs, des chargés de mission et des habitants échangent à Saint-Laurent-du-Pont pour réfléchir aux adaptations possibles. Mais pour s'adapter, il faut d'abord savoir à quoi. « Les précipitations devraient être plus rares mais plus violentes et il devrait y avoir davantage de fortes chaleurs en été », explique Yves Lejeune. Concernant le manteau neigeux, les prévisions sont incertaines. Dans le scénario à +2,6°C, on estime qu'à 1 500 m en Chartreuse, il devrait y avoir 50 cm de neige en hiver. Moins de neige, cela veut aussi dire moins de surfaces réfléchissantes, et donc plus de chaleur stockée dans les sols... « De la neige fraîche reflète 80% des rayons par rapport à une surface sombre. La neige ancienne ne reflète plus que 50% », détaille le chercheur. En moyenne montagne, la limite pluie-neige sera instable, rendant la zone plus sensible. Même si les prévisions sont très précises dans ces scénarios, des paramètres restent incertains. « On ouvre la boîte de Pandore : on ne connaît pas le modèle de consommation et la démographie dans 50 ans », confirme Yves Lejeune.

Stress hydrique

Le changement climatique se prévoit à l'échelle de la Terre mais les conséquences, locales elles, sont déjà visibles. « Depuis deux ou trois ans, il n'y a plus d'eau en été ma source, raconte un habitant, je suis obligé de prendre une bâche pour stocker de l'eau. Ma crainte c'est que le cours soit dévié et qu'elle ne soit plus là à l'automne suivant ». En effet, la neige fond plus rapidement en hiver et il y en a peu au printemps. A l'été, au moment des fortes chaleurs, le niveau de l'eau est bas, privé de son réservoir naturel. « En 50 ans, on a perdu 30% du débit d'eau. Et on perd aussi de l'eau par les vieillissements des canalisations », rappelle un habitant. Le sujet est déjà connu. « La communauté de communes du Pays Voironnais travaille sur son réseau. Depuis 5 ans, la consommation baisse ». Certains abordent la consommation en eau des exploitations agricoles. « On n'est pas des exploitations intensives. On parle de la Chartreuse, ce sont des exploitations familiales », rappelle un agriculteur.

Adapter les bâtiments

Certains envisagent déjà quelques pistes. « J'ai construit un bâtiment très ouvert et aéré pour m'adapter aux fortes chaleurs. En agriculture, on est pointé du doigt mais en réalité on calcule tout. On fait des diagnostics et des plans de performance énergétique », explique Frédéric Decotte-Genon. D'autres s'interrogent sur la montée en alpages en raison du manque d'eau potentiel et des futures sécheresses. A l'inverse, garder les bêtes dans l'exploitation représente des charges supplémentaires d'organisation mais aussi pour le réseau d'eau. Frédéric Decotte-Genon pense adapter les fourrages. « Je pense qu'à termes, on le fera au printemps et à l'automne et plus en été en élevage laitier ». Et l'énergie ? « Avez-vous des panneaux photovoltaïques ? » interroge une habitante. « C'est lourd en investissement et gourmand en énergie pour l'installer », argumente l'éleveur. « La meilleure énergie c'est celle qu'on ne consomme pas. Le but, c'est d'avoir un bâtiment qui consomme le moins possible et orienté parfaitement. Mais le photovoltaïque s'améliore », explique un ingénieur spécialiste du sujet. La méthanisation a également été citée, mais les éleveurs ont rappelé la difficulté de monter de tels projets.

Changements profonds

« Et si on adoptait une autre forme d'agriculture ? De l'agroforesterie ? », interroge-t-on. « Vu les forêts de Chartreuse, on est déjà dans l'agroforesterie naturellement... » ironise un éleveur. « Nous sommes très peu propriétaires du foncier et rien que pour planter une haie, c'est compliqué... », rappelle un autre. Les modèles d'adaptation ne se jouent pas au dé, il faut prévoir. En fonction du cycle de production, il faut savoir se projeter. « Un maraîcher doit décider en ne connaissant pas le manque d'eau prévu et l'éleveur doit élever en ne connaissant pas les quantités de foin futures », rappelle une chargée de mission du parc régional. Si chacun en a pris pour son grade durant la soirée, il manque encore un maillon de la chaîne : « Les citoyens peuvent faire plein d'efforts, on peut éteindre la lumière et l'ordinateur, mais pour vraiment changer les consommations, il est temps les décideurs interviennent », soutient un habitant.

Virginie Montmartin

Débat/ Flexibilité climatique 

 A la suite du mouvement des gilets jaunes, la Métro a organisé un débat sur la justice sociale au secours du climat, dans le cadre de ses Rencontres participatives, début mars à la Maison de la culture à Grenoble.

 

 La question de la place de l’Etat dans le changement climatique est au cœur des échanges concernant le changement climatique. Pour Stéphane Labranche, sociologue au sein du GIEC, « on ne peut pas avoir un seul système politique qui réponde au défi climatique ». Chaque pays doit trouver les moyens pour agir à sa vitesse, à sa façon. En France, c’est la demande vers plus de démocratie qui semble ressortir. Mais pour les intervenants au débat, la question est de savoir si on en a encore le temps face au scénario à +4,6°C qui se profile. Dans les actions menées, Stéphane Mabille, membre de « Notre affaire à tous », rappelle l’enjeu de la consommation et du vote de chacun face à l’Etat et aux entreprises.
Savoir communiquer
Un tel discours peut parfois apparaître anxiogène voire culpabilisateur. La communication du changement climatique fut ainsi au cœur de la soirée. « Comment changer les choses sans discours alarmiste ? », interroge un membre du public. Pour Stéphane Labranche, chargé d’étudier les changements d’habitude face au climat, « si vous voulez sauver le climat, surtout, n’en parlez pas ». Il détaille notamment ses entretiens menés pour des études auprès des personnes en situation de précarité. « Il y a 150 000 bonnes raisons d’agir pour le climat. Il est par exemple possible d’associer sobriété écologique et économique par la rénovation de logement ». Les intervenants rappellent ainsi que la solution ne sera jamais binaire, mais plutôt vers la flexibilité dans la manière de vivre au quotidien. Flexibilité au transport en jonglant entre les moyens disponibles, flexibilité alimentaire en acceptant de s’adapter aux produits de saison, et flexibilité énergétique, en diminuant la consommation. Cette flexibilité, c’est savoir s’adapter et c’est ce que proposent les agriculteurs de Chartreuse durant la soirée des Amis du Parc.
VM