Accès au contenu
Vue d'ailleurs

L’écornage écorné

Le 25 novembre prochain, la Suisse devra voter pour accorder, ou non, une subvention spécifique aux agriculteurs détenant des vaches à cornes.
L’écornage écorné

Politique, économie, droits sociaux... le système suisse permet à toute personne de proposer une initiative populaire sur le sujet de son choix dès lors qu'elle réunit 100 000 signatures. Armin Capaul, éleveur suisse, ayant réuni les précieux soutiens, souhaite une subvention particulière pour les éleveurs conservant des vaches à cornes. L'initiative « Pour la dignité des animaux de rente agricole » est proposée aux électeurs le 25 novembre prochain. Au-delà du sujet incongru de la « votation », c'est un débat plus large sur le bien-être animal, « pour ou contre les vaches à cornes ? » qui anime les médias suisses depuis plusieurs semaines.
En Suisse, la majorité des vaches sont sans cornes. En France, même tendance. La majorité des éleveurs pratiquent l'écornage qui consiste à brûler la base des cornes du veau à 3 semaines, sous sédatif, pour interrompre la pousse. Si la pratique est décrite comme « archaïque » par certains et à l'encontre du bien-être de l'animal, elle est réalisée pour plusieurs raisons. « Les vaches ont des cornes pour se défendre et installer une hiérarchie au sein du troupeau. Elles se blessent entre elles », explique Laura Cauquil, vétérinaire du Groupement de défense sanitaire de l'Isère. Cela poserait par exemple des difficultés pour garder les animaux en stabulation libre, sans oublier les risques d'infection des plaies. « C'est aussi pour notre sécurité d'éleveur car nous risquons d'être blessés », explique Laurent Bernard, éleveur de limousines à Saint-Just-Saint-Rambert (Loire). Enfin, pour accéder à la nourriture, les vaches passent la tête par les cornadis. Or, elles pourraient coincer l'une de leurs cornes.

Hiérarchie cornue

Et une corne, ça casse. « Il n'y a rien de pire qu'un animal adulte qui se casse une corne. Cela lui fait un vrai choc dans le crâne ! », explique Laurent Bernard. La corne est un os poreux relié aux sinus. « L'animal adulte a un risque de sinusite et d'infection via cette ouverture, confirme Laura Cauquil, si l'écornage est fait petit, cela bloque le développement de l'os et les sinus vont bien fonctionner ». Certains éleveurs pratiquent d'ailleurs l'écornage adulte, mais ce dernier est beaucoup plus rare.
Si les cornes permettent une hiérarchie sociale « visible » du troupeau, les animaux écornés communiquent aussi. « Il y a toujours une hiérarchie dans un troupeau. Mais elles se cognent le front et ça fait des hématomes, pas des plaies », explique Laurent Bernard. Pour Laurent Michel, éleveur de limousines à Primarette, c'est le rapport bénéfice/risque qui compte : « On ne peut pas dire que le veau ne souffre pas durant l'écornage, c'est une brûlure. Mais cela dure trente secondes. A l'inverse, on lui évite du stress et des coups de cornes dans les côtes pour le reste de sa vie. » Un animal stressé ou blessé signifie aussi une perte de production pour l'éleveur.

Question d'espace

Si certains pays réfléchissent à l'interdiction de l'écornage, la Suisse en est encore loin. L'éleveur suisse ne demande qu'une subvention en faveur des éleveurs de vaches à cornes. La subvention viserait à compenser le besoin de bâtiments plus grands pour les éleveurs possédant des animaux à cornes. L'initiative est aussi élargie aux caprins et taureaux reproducteurs. En Suisse, le conseil fédéral s'est prononcé en faveur du « non ». L'Union suisse des paysans, syndicat agricole majoritaire, est partagée. « La majorité de nos éleveurs ont des vaches sans cornes, mais certains ont des simmental avec cornes... donc on laisse la liberté de vote », explique Jacques Bourgeois, directeur du syndicat. Le problème, pour lui, n'est pas tant l'initiative, « on est en démocratie », mais la subvention : « Il ne faut pas croire que cela sera pris dans le budget agricole, cela sera en plus du budget actuel ». Or, ce dernier est déjà vu comme conséquent pour les électeurs suisses. Le bien-être financier sera peut-être plus fort que le bien-être animal.

Virginie Montmartin

Le « sans cornes », un choix génétique

Certains éleveurs ne veulent plus écorner leurs bêtes. Mais au lieu de conserver les cornes, ils sélectionnent génétiquement des animaux sans cornes.
Laurent Michel et Laurent Bernard font partie du groupe de huit éleveurs des « Sans cornes des sommets » qui ont acheté un taureau limousin sans corne à des fins de reproduction. Laurent Bernard est éleveur à Saint-Just-Saint-Rambert de 90 limousines, dont une partie sélectionnées sans cornes, et un troupeau laitier de 40 prim’holstein écornées. « Avant, les éleveurs n’y croyaient pas. Une limousine doit avoir des cornes. Mais on a de plus en plus de demandes pour les animaux sélectionnés », explique-t-il. Aujourd’hui, la plupart des syndicats de races ont un rameau « sans cornes ». Selon l’éleveur, l’absence de cornes permet d’avoir des animaux plus doux mais aussi de gagner en temps et en argent.
Laurent Michel, éleveur de limousines à Primarette et président du syndicat de races en Isère, mise plutôt sur l’avenir : « Si dans quelques années, l’écornage est interdit, j’aurais déjà commencé à travailler la sélection génétique de mon troupeau ». Sélectionneur, il possède une dizaine de vaches sans cornes dans son troupeau de 80 bovins.
Génétique et aléas
Dans le cas des limousines sélectionnées, le gène sans cornes provient de la race Angus. C’est un gène dominant. C’est la raison pour laquelle, en Suisse, le débat tourne autour du risque de voir disparaître la vache à cornes. « Il y aura toujours des vaches à cornes, que ce soit pour les vaches de combat ou dans d’autres élevages », rassure Laurent Bernard. D’autant plus que les vaches sans cornes ont aussi leurs défauts. Le brassage génétique ne va pas sans aléas. « On travaille sur la génétique car lorsqu’on sélectionne un gène, il y a toujours des conséquences sur d’autres critères », confirme Laurent Michel. Si la génétique de la filière bovins allaitants se tourne vers le « sans cornes », c’est aussi le cas de la filière laitière. Les organismes professionnels présentent depuis quelques années des taureaux sans cornes dans leurs catalogues.  
VM