L'épeautre marque son grand retour en région
La culture de l'épeautre marque son retour en France par la région Rhône-Alpes, à la faveur d'une initiative tripartite prise par Carrefour, le moulin Degrange et la coopérative Dauphinoise. La production de grand épeautre est devenue plus que modeste en France en raison de ses rendements plus faibles que ceux d'un blé tendre. Cette céréale est surtout cultivée en agriculture biologique, notamment en circuit court par des paysans-boulangers. La production commerciale, en 2015, n'était que de 1 200 ha...
Acteurs régionaux
« Pour relancer une filière, il faut un débouché, or il existe un marché. Mais, il faut aussi des industriels ou des transformateurs, ce qui est le cas avec Carrefour et la minoterie », explique Philippe Lefebvre, responsable des métiers du grain à La Dauphinoise. Tout est allé très vite l'hiver dernier lorsque Carrefour, fort du succès du pain à la farine d'épeautre testé en magasin, a décidé de s'approvisionner auprès de producteurs français plutôt qu'en Allemagne. « Nous fabriquons nos pains pour nos hypermarchés et nous sommes à la recherche de goûts nouveaux, invoque Bruno Lebon, directeur des produits frais Carrefour. Nous avons souhaité remettre en production des pains à partir de farine d'épeautre que nous ne trouvions pas en France. » L'engagement portait sur un emblavement de 200 ha avec pour objectif de produire 1 000 tonnes la première année. L'ambition est de doubler cette production en trois ans. Pour cela, Carrefour s'est rapproché des acteurs régionaux : le savoir-faire de la minoterie savoyarde Degrange, qui a pu s'équiper d'outils de production pour le décorticage de cette céréale récoltée « vêtue », et La Dauphinoise pour sa capacité à mettre en place une filière semences et des contrats de production.
Rotations
Cet hiver, 30 producteurs ont répondu au débotté, à l'image de Didier Crost, exploitant à Optevoz et vice-président de La Dauphinoise. Ses parcelles séchantes ne peuvent recevoir que des cultures d'automne. Il a remplacé la rotation blé, orge, colza par un épeautre sur blé. La céréale a été semée en septembre après déchaumage et récoltée début juillet. L'épeautre est entré dans les rotations à raison de 8 ha sur les 350 ha que compte cette exploitation répartie en deux sites, Optevoz et Villette. Le maïs irrigué est la culture principale, secondée par le blé puis les autres céréales. « C'est une opportunité pour valoriser la céréale », estime l'agriculteur. Il souligne le contrat d'engagement de trois ans pris par Carrefour dans le cadre de ses Filières qualité. « Cela nous permet de lancer la production, d'essayer. » Carrefour s'engage sur un prix qui prend en compte les coûts de production.
Deux variétés
Didier Crost y voit aussi un intérêt agronomique. Son exploitation est en non labour « et avec les adventices, on s'en voit ». Si bien qu'il cherchait une céréale qui lui permette de varier les rotations tout en valorisant des terres moins riches. Les céréaliers sont accompagnés par l'expertise de La Dauphinoise qui avait déjà procédé à des micro essais à Beaurepaire. L'entrée en production représente néanmoins un risque, car la céréale n'a jamais été testée à l'échelle commerciale. Cette année, les semences sont d'origine allemande. « L'objectif est de remettre en terre nos propres semences en faisant de la multiplication », déclare Philippe Lefebvre. L'équation est complexe, car la filière est balbutiante. Il s'agit d'obtenir un rendement décent, avec des variétés présentant de bonnes qualités de panification, résistantes aux maladies, non hybrides, qui s'adaptent au territoire et au climat. « A l'arrivée, il reste deux variétés : frankencorn qui est aujourd'hui utilisée et une autre, en test, pour compléter l'offre », précise le spécialiste. Les trois années du contrat permettront donc à tous les acteurs de tester cette nouvelles filière.
Pour La Dauphinoise, ce partenariat entre dans le champ de son projet d'entreprise « où 30% de la production des adhérents relèvera de filières à valeur ajoutée », rappelle son directeur Georges Boixo. Il ajoute que dans le monde des céréales « la relocalisation des bassins de consommation est un atout ».
Isabelle Doucet
Grande distribution
Les filières : une autre forme de relations commerciales
« Nous avons engagé cette démarche en 1992 et nous avons signé notre 100e contrat avec l'épeautre. C'est un symbole, car la première filière mise en place a été celle de la farine bio française », déclare Bruno Lebon, directeur des produits frais Carrefour. L'esprit filière qualité de la grande enseigne vise « à donner accès à tous les consommateurs à la qualité alimentaire », déclare le responsable.Dans son plan « Carrefour 2022 » présenté en début d'année, le Pdg du groupe Alexandre Bompard, a annoncé vouloir « renforcer le lien » avec les 18 000 producteurs déjà engagés dans ces filières, en les accompagnant dans des pratiques vertueuses. On parle désormais plan agroécologique chez le distributeur. Les filières qualité s'inscrivent ainsi dans une démarche de réduction des intrants, de respect de la biodiversité, du bien-être animal et de la relation avec le producteur.
Bruno Lebon, qui participé aux Etats généraux de l'alimentation, insiste sur la volonté de l'enseigne « de construire une relation différente tout au long de la filière » et d'intégrer les coûts de production dans le mécanisme des prix. On est loin de la posture habituelle de la grande distribution dans le cadre des négociations commerciales. Il faut dire que le consommateur évolue aussi et demande des comptes. « Il souhaite avoir un produit dont il connaît l'origine, la qualité et responsable d'un point de vue environnemental », affirme Bruno Lebon. Le contrat Filière qualité semble pouvoir répondre aux attentes des producteurs comme des consommateurs. Le directeur produits frais assure que ce type de démarche est donc appelé à être élargi « à l'ensemble des relation commerciales ».