« L'état d'urgence, ce n'est pas l'arbitraire »
Parce que l'état d'urgence ne touche qu'une petite frange de la population, les Français en viennent à soutenir très majoritairement le régime d'exception instauré au lendemain des attentats du 13 novembre. Au point que sa prolongation, souhaitée par le président de la République, semble ne poser aucun problème. Mais est-ce si sûr, se sont interrogés journalistes, avocat et professeur de droit le 28 janvier, à l'occasion d'une table ronde sur « les responsabilités » incombant aux médias et à la presse « en période d'état d'urgence ».
Organisé à Grenoble par le Club de la presse et la CFDT Journaliste, le débat a rapidement tourné autour du « rôle primordial et délicat » joué par la presse et les médias. Certes, l'état d'urgence n'a pas mis en sommeil la liberté d'expression. Le problème est ailleurs. Dans les têtes en effet, des glissements s'opèrent, des amalgames se font, « conséquence de la peur », analyse Mouloud Aïssou. Le journaliste de France 3 met en garde contre certains abus de langage, certains raccourcis aux répercussions désastreuses ; il invite la profession à la retenue, dans le traitement des faits divers notamment : « Pourquoi préciser l'origine ou la nationalité des personnes quand cela n'apporte aucun éclaircissement sur le fait lui-même ? Pourquoi indiquer que tel fait a été commis par un paysan breton, alors que de dire qu'il a été commis par un paysan suffit amplement ? » L'allusion fait mouche.
Maître Samba-Sambelingue, avocat au barreau de Grenoble et membre de l'Institut des droits de l'Homme, établit un parallèle avec le « glissement des autorités administratives » qui, profitant de l'état d'urgence, tentent de court-circuiter l'autorité judiciaire pour mener à bien certaines opérations. « L'urgence ne justifie pas tout, prévient l'avocat. L'état d'urgence, ce n'est pas l'arbitraire. » De fait, si les 3 242 perquisitions administratives ordonnées depuis le 14 novembre ont permis de découvrir des armes (559) et de constater des infractions (513), la pêche apparaît bien maigre au regard de l'enjeu et des moyens déployés : « 25 infractions en lien direct avec le terrorisme », s'est félicité François Hollande le 7 janvier.
BFMisation de l'information
Ce qui n'empêche pas la machine médiatique de s'emballer. Ce n'est pas nouveau, mais dans le contexte actuel, les contrecoups sont dramatiques. « En juin, on a tous sauté sur Saint-Quentin-Fallavier pour raconter le terrorisme, alors qu'il s'agissait d'un malade mental », se souvient Mouloud Aïssou. Gérard Fourgeaud, journaliste à France Bleu Isère et secrétaire national de la CFDT Journaliste, dénonce quant à lui la « BFMisation de l'information » et le manque de recul auquel oblige l'actualité en prise directe, évoquant les dérapages de janvier 2015. En contrepoint, sa consœur, Valérie Bordes, journaliste à Ouest France, rappelle judicieusement qu'« il faut tout le temps avoir peur de se tromper dans ce métier ».
Les leçons de janvier 2015 ont tout de même été tirées. Alors que le CSA avait relevé 36 manquements lors de la couverture des attentats des 7 et 9 janvier, il n'en a pointé « plus qu'un » au moment des attentats de novembre. C'est encore trop. Dans ce genre d'événement, tente d'expliquer Henri Oberdorff, professeur émérite à la faculté de droit de Grenoble, « les médias se transforment en spectacle du moment. Sont-ce les journalistes qui sont responsables ou les spectateurs qui sont friands de ces images ? » La question n'est pas tranchée. Richard Cazenave, député honoraire de l'Isère, estime que « la responsabilité du journaliste est très importante , dans la mesure où il est engagé dans une course à l'audimat, dont dépend les ressources publicitaires de son support. Sans nier cet état de fait, Valérie Bordes souligne qu'un journaliste a aussi le droit de « dire non ». « Notre métier, c'est de résister », insiste la journaliste.
Marianne Boilève