L'été se réinvente
Le secteur du tourisme isérois estime le montant de ses pertes liées à la crise sanitaire Covid-19 à 376 millions d'euros (1). L'arrêt total des activités, entre la mi-mars et fin mai, a durement touché les entreprises de restauration (222 millions d'euros de pertes), le secteur de l'hébergement (67 millions d'euros de pertes), suivi de celui des transports et des agences de voyage (59 millions d'euros de pertes) et enfin de la culture et des loisirs (28 millions d'euros de manque à gagner).
« Nous avons été maltraités, témoigne Danièle Chavant, restauratrice et présidente de l'Umih 38. C'est une perte énorme et un choc émotionnel. Le soir de l'annonce de la fermeture administrative de nos établissements, nos collaborateurs pleuraient car c'était trop violent. »
Au sortir du confinement, les acteurs du tourisme sont sonnés. « A quel prix cela a-t-il eu lieu ?, interroge encore Danièle Chavant. Il y a entre 30 et 40% de dépôts de bilan annoncés pour septembre. Et des jeunes laissés sur le bord du chemin. Un million d'emplois sont menacés au niveau national. »
Campagne de communication
L'agence départementale Isère attractivité, s'est très vite emparée de cette question et a commandé une étude d'impact de ces deux mois et demi d'inactivité, qui représentent 18% de pertes. Au-delà du constat, où l'on voit que la montagne est le segment le plus fortement touché mais que le tourisme d'affaires n'a pas non plus été épargné, un sondage a été réalisé auprès des professionnels afin de connaître leurs attentes pour sauver ce qui pouvait l'être. Communication, commercialisation, consommation sont les trois piliers qui conditionnent le remplissage des établissements cet été. Et comme 93% des Français partiront en vacances en France, il conviendra de jouer la carte de la proximité, mais de façon argumentée. Une vaste campagne de communication, d'un montant global de 600 000 euros fera donc la promotion de la destination Isère sur les écrans TV jusqu'au 28 juin et dans les médias.
Se réinventer
Pour se distinguer des autres régions françaises, Chantal Carlioz, vice-présidente du département en charge du tourisme, fait valoir l'accessibilité « dans tous les sens du terme » : de la plaine à la montagne, axes routiers ou numériques, ou encore gratuité de l'offre culturelles dans les musées départementaux. D'ailleurs, le musée de Saint-Antoine-l'Abbaye a enregistré un taux de fréquentation record, avec plus de 600 personnes lors du week-end de l'Ascension, traduisant la soif de « cultururalité » des déconfinés. Et pour ceux qui hésiteraient encore en raison de la crise sanitaire, l'élue départementale met en avant la couverture médicale du département avec ses hôpitaux au pied des montagnes.
« L'enjeu majeur est le retour de la clientèle internationale, avance Vincent Delaitre le directeur d'Isère attractivité. Principalement originaire d'Europe du Nord, elle pèse pour 30% de la clientèle touristique. » Le confinement étant propice à la réflexion, l'idée des acteurs du tourisme est aujourd'hui de « réinventer le climatisme » pour attirer cette lointaine clientèle vers la moyenne montagne.
Le train, non, le funiculaire, oui
Se réinventer, c'est aussi redire ce que l'Isère, sa nature, ses grands espaces et ses petits secrets, sait offrir de mieux à la clientèle cible rhônalpine de l'année 2020. S'immerger dans le monde des abeilles en Oisans, balade botanique dans le pays allevardin, rando-photo dans le Vercors ou nuit troglodyte en Chartreuse, la palette d'activités est des plus diversifiées pour qui veut se ressourcer ou rechercher des sensations, seul, en famille ou entre amis. Le département regorge aussi de ces lieux d'hébergements insolites que sont les cabanes dans les arbres, les yourtes ou les roulottes.
Néanmoins, victime de la crise du Covid-19, la réouverture - après 10 ans d'arrêt d'exploitation et de travaux de réhabilitation - de l'attraction touristique phare du département, qui est le train de La Mure, est reportée en raison des retards de chantier. En revanche, le funiculaire du plateau des Petites Roches, autre étendard touristique local rouvre avec une gare et des abords entièrement rénovés.
Le cheval reprend sa place
L'agritourisme a sa carte à jouer dans cette offre de proximité, par exemple en empruntant la ViaVercors, itinéraire de sentiers et de petites routes à travers les fermes et les savoir-faire du Vercors. Les bergers de Besse-en-Oisans proposent une rencontre, le temps d'une journée, afin de découvrir le pastoralisme. Pour les plus audacieux, Isère attractivité, en association avec les gardiens de refuge, ont édité un guide des 30 refuges gardés des trois massifs, Belledonne, Vercors et Oisans-Ecrins. Une précieuse bible de l'itinérance, à utiliser pour soi ou pour les visiteurs.
Enfin, toute la filière équine, qui a énormément souffert de la mise à l'arrêt de ses activités, exhorte les cavaliers débutants, amateurs ou aguerris « à prendre le temps d'une rencontre, avec le cheval, avec les professionnels éleveurs, avec les races locales », comme l'invite Pierre Colin-Madan, le président de l'association Isère cheval vert. Parmi ces stars des paddocks, on retrouve les chevaux du Vercors Barraquand, mérens et comtois. « Nous sommes dans un département équestre, rappelle le président. Le cheval reprend sa place, en agriculture, en attelage ou encore dans le cadre du développement et de l'équilibre des personnes. » Ce passionné rappelle qu'il y a plus de 2 000 km de chemins équestres balisés, six circuits labellisés, dont le plus récent, la Route Napoléon, est encore mal connue. « Et puis, dans la nature, on n'est pas les uns contre les autres », argumente-t-il.
Isabelle Doucet
(1) Etude Isère attractivité
Hébergement / Valérie Pénard, la vice-présidente des Gîtes de Fance Isère, est propriétaire d'une chambre d'hôtes à Chatte où la saison redémarre tout doucement.
Des séjours plus courts
« Depuis le déconfinement, nous accueillons une clientèle très fatiguée », constate Valérie Penard, propriétaire d'une chambre et table d'hôtes à Chatte et vice-présidente des Gîtes de France Isère. « Dans un premier temps, c'était du personnel soignant qui avait besoin de repos et de massages. Désormais, ce sont aussi des couples qui ont vécu l'enfer avec les enfants et souhaitent se reposer, ou bien sortir de chez eux et profiter du jardin. » Les deux mois de confinement ont stoppé l'activité de cette maison ouverte toute l'année. Son chiffre d'affaires a souffert et les réservations ne sont pas encore à la hauteur espérée pour l'été. La propriétaire de gîte a mis en place toutes les mesures nécessaires pour rassurer sa clientèle. « Je loue une seule chambre à l'étage et au rez-de-chaussée afin d'éviter les aller-venues. Le ménage est assuré quotidiennement par une société. Les chambres d'hôte se prêtent bien à ces nouvelles règles : il y a peu de monde, peu de contraintes et les gens peuvent se reposer. »Remise en routeLa vice-présidente des Gîtes de France Isère, se veut optimiste : dès le 12 mai, la plateforme de réservation, totalement atone jusque-là, a enregistré 760 réservations en quatre jours, en grande partie de la part d'une clientèle régionale. « La demande est encore inférieure à 20% de ce qu'elle l'est habituellement à cette période de l'année. C'est très long à remettre en route. Il y a beaucoup de demandes qui ne se concrétisent pas forcément. » Valérie Pénard livre son analyse : « Réserver une semaine complète, c'est peut-être ce qui fait problème. Les gens n'ont pas les mêmes vacances que d'habitude et des séjours de 3 ou 4 jours pourraient mieux leur convenir. Il faudrait imaginer des systèmes de réservation de demi-semaines. »Pour sa part, elle dit s'adapter à la demande. Si « 2020 reste une mauvaise année », la propriétaire de cette chambre d'hôte de charme a décidé de prendre plus de temps pour elle et sa famille. Réflexologue, elle a également ouvert un cabinet de massage à Chatte où elle a renforcé son activité. « Peut-être que septembre et octobre seront excellents », se projette-t-elle.Elle observe que de nombreuses réservations se décalent à 2021, à partir du mois de mai, notamment pour des week-end de mariages.ID