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Débat de société

L'europe c'est nous

Sylvie Goulard, députée européenne est venue débattre à Grenoble du contrôle des institutions européennes par les citoyens. Elle remet chacun devant ses propres responsabilités.
L'europe c'est nous

De « Refonder l'Europe, pourquoi, comment », la soirée organisée récemment par le Pacte civique a plutôt tourné à « L'Europe n'est rien sans les pays qui la composent ». Car l'Union européenne n'est pas une somme d'individualité (au sens de pays) mais un bien commun que chacun devrait avoir à cœur de faire vivre.
L'eurodéputée Sylvie Goulard était l'invitée principale de cette soirée à Grenoble. A l'heure d'une mort annoncée du TTIP, mais d'une application quasi certaine du Ceta, les critiques sur le manque de transparence des émissaires européens dans le dossier sont nombreuses. Mais peut-être pas justifiées selon Sylvie Goulard. Car « la Commission a un mandat des ministres nationaux, affirme-t-elle. Si les ministres veulent changer son mandat, ils peuvent le faire quand ils veulent. Mais quelle est la priorité de la France ? Quand il y en a une, les ministres doivent faire le tour de leurs homologues européens pour convaincre de leur position ». Ce travail de concertation à l'échelle européenne ne serait pas fait sous-entend l'élue européenne. Ensuite, les parlements nationaux ont une fonction de contrôle. « Mais en la matière, beaucoup de députés fuient la question, d'autres ne disent rien ». Cinglant.

Opinion manipulée

Sur le fond, Sylvie Goulard s'interroge également. « Je considère l'opposition citoyenne actuelle un peu bizarre. L'ambiance est extrêmement négative », non constructive. Alors elle remet les choses à leur place : « Dans des échanges commerciaux, ce sont les normes des clients qui conditionnent l'accès des fournisseurs. Si on les refuse, d'autres en mettrons en notre place, ils en édicteront en dehors de notre cercle. » C'est ainsi que les chinois fabriquent des objets selon nos normes européennes, voire françaises, parce qu'ils veulent inonder notre marché. « Si dans un accord international, vous inscrivez que vous défendez les AOC ou les AOP, vous avez une chance de défendre un type d'agriculture auquel vous croyez ». Prenant un peu de recul, elle reconnaît que les négociations commerciales, surtout intercontinentales, sont des sujets sensibles, mais considère aussi que les réactions d'émotion auxquelles on a pu assister sont « d'un niveau inapproprié ». « Le Canada est un pays, culturellement, économiquement très proche de nous. Je n'ai pas constaté autant d'émotion au sein de la population lorsque des accords militaires ont été signés avec certains pays du Moyen-Orient », fait-elle remarquer. Alors, elle attire l'attention de son auditoire sur « les nombreuses puissances qui cherchent à faire capoter des accords internationaux pour garder la main. Je soupçonne une intoxication de la pensée collective, car je trouve très bizarre que dans tous les pays européens les positions des citoyens soient identiques et utilisent les mêmes argumentaires. » Quelquefois, ce sont les gouvernements eux-mêmes qui manipulent leur propre opinion nationale. « Le gouvernement Cameron n'avait pas l'intention de sortir de l'Europe, mais de se replacer dans le débat politique britannique. Quand il affirmait qu'il fallait couper les ponts avec l'Union européenne et que le Royaume-Uni allait garder l'accès au marché intérieur européen, il mentait à son peuple. Les deux positions sont antinomiques. C'est l'un ou c'est l'autre, et cela ne dépend pas du gouvernement britannique. » Revenant au échanges internationaux, « il faut se poser la question d'où viendront les emplois français si nous n'avons pas de débouchés à l'export. » La France, l'Allemagne, l'Italie sont très dépendants de leurs exportations. « Il y a eu des excès de certains qui tablaient trop sur le libre échange, mais on peut aussi envisager des accords intelligents et envisager ce que l'on peut obtenir ou pas. Dans les négociations, il faut de la transparence, mais pas trop car si on abat toutes les cartes sur la table, cela complique les possibilités de discussion.»

Une immigration choisie

Autre sujet débattu lors de la soirée, la gestion des migrants. Le sénateur isérois Michel Savin, invité, affirmait une position chaleureuse d'accueil des migrants politiques, mais veut limiter de manière drastique l'immigration économique. « On ne peut pas accueillir les deux types d'immigration, d'autant plus que des flux dus au changement climatique se profilent. » Position différente d'Olivier Véran, conseiller régional de gauche, qui fustige la réaction européenne : « Elle n'est pas de grande envergure alors que 5 millions de syriens fuient leur pays, les pays de l'UE s'accordent pour recevoir 160 000 personnes. Ce chiffre n'est même pas atteint. » « Nous sommes en train de donner une image déplorable de l'Europe, constate Sylvie Goulard, alors qu'en Jordanie, les réfugiés représentent 25% de la population. Mais l'Europe, c'est aussi nous, la France. La chancelière Merkel a ouvert ses frontières de manière unilatérale, c'est dommage, mais elle a bien compris que l'immigration fait bouger la société, crée des mouvements de création économique. » Si quelques arguments avancées par des responsables politiques sont donc, d'après elle, « de faux problèmes », en revanche, la gestion des flux au niveau européen est incohérente. « On a repoussé les frontières internes aux bords extérieurs de l'Europe, mais sans se préoccuper de surveillance de ces dernières et de leur garde. On a délégué cela de manière hypocrite aux pays concernés (l'Italie et la Grèce par exemple). En laissant tous ces sujets sans réelle réponse, nous sommes dans une décadence morale. Il n'y a aucun système qui résiste à cela. »

Jean-Marc Emprin