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Prédation

L’histoire du grand méchant loup

Invité par l’association de défense de la ruralité dans les Bonnevaux à Châtonnay vendredi 8 juin, Jean-Marc Moriceau, spécialiste en histoire rurale, revient sur les 2 000 ans d’histoire qui lient l’homme au loup.
L’histoire du grand méchant loup

« Si Charles Perrault a écrit le conte du petit chaperon rouge, c'est parce qu'à l'époque les enfants se faisaient vraiment attaqués par le loup ». Jean-Marc Moriceau, historien à l'université de Caen, mène depuis 2002,une enquête nationale sur les attaques de loups en France au cours de l'histoire. « Au 18e siècle, il y avait 15 000 à 20 000 loups en France contre 350 à 500 aujourd'hui. Le loup n'était pas qu'un problème du monde rural. Il s'approchait des villes. » Des pièces datant de l'Antiquité montrant des enfants mangés par des loups aux registres d'un curé à la fin du 17e siècle qui dessinait des têtes de loups à côté de l'annonce des décès d'enfants, les preuves sont nombreuses. « Il faut imaginer que les attaques sur le bétail était continue, celles sur les chevaux et les vaches étaient importantes et celles sur les hommes plus rares mais terribles ! » Sur ces milliers de loups, seuls 1% étaient responsables d'attaques sur l'homme. « Vu qu'ils sont moins nombreux, est-il toujours possible d'avoir des attaques sur l'homme ? », interroge un agriculteur. « Le risque est infime actuellement car le loup perçoit le rapport de force. Notre population est protégée et nourrie, comparé aux siècles passés. »

Amnésie collective

Jusqu'au 19e siècle, il attaquait les femmes et les enfants car ils étaient aux champs, isolés et gardaient souvent les vaches. Le loup étant un carnassier opportuniste, le rapport risque/consommation est malheureusement en faveur de l'enfant. Les attaques étaient ainsi 4 à 5 fois plus nombreuses en été. Un membre du public interpelle l'historien sur l'image du loup aujourd'hui dans les livres scolaires, présenté toujours de manière positive. « Aujourd'hui, cela semble dans l'ordre des choses que le mouton soit attaqué par un loup. Il est passé du statut de prédateur à celui de symbole de la biodiversité. C'est de l'amnésie collective. « Cohabiter » avec le loup, ça n'avait pas de sens au 19e siècle ! » souligne Jean-Marc Moriceau. « On a l'impression que les gens préfèrent un animal sauvage à la société rurale », déplore un agriculteur. Le rapport avec les autorités n'étaient pas non plus le même, quelques siècles en arrière. Jusqu'au 19e siècle, la mort de ce canidé rapportait une prime équivalente à un mois de salaire d'un ouvrier agricole. Il fallait ramener des preuves par exemple, une patte ou les oreilles. « C'était un acte de sécurité et de salut public ». Sans les bonnes armes et les battues restant inefficaces en repoussant le prédateur chez les voisins, la volonté d'extermination restait cependant limitée.

De la prime à l'amende

C'est durant la 3e république que le rapport s'est inversé. « On avait les armes et la prime a été multipliée par sept. » Environ 1 000 à 2 000 loups étaient tués chaque année contre 200 à 300 au siècle précédent. En cinq ans, ils n'étaient plus assez nombreux pour se reproduire. La dernière prime a été versée en 1925 par le conseil général de l'Isère et c'est aussi dans ce département que les premières amendes seront données quelques années plus tard. Quand le loup est revenu dans le parc du Mercantour en 1992, les autorités n'ont pas cru tout de suite les agriculteurs...
Pascal Denolly, ancien-président de la FDSEA, interpelle l'historien sur les actions actuelles du gouvernement. « Le plan loup 2018-2023 ne va pas assez loin. On doit réduire le niveau de protection du loup et assurer la gestion raisonnée de l'espèce. », répond Jean-Marc Moriceau. Pour l'historien, les associations écologistes ont pris de l'avance car elles agissent au niveau européen, là où les agriculteurs ont privilégié l'action locale, voire nationale. L'argument de l'hybridation ne tiendrait pas non plus. « Ce n'est pas parce que c'est un hybride que ça change quelque chose à la prédation ». Mais les mentalités changent peu à peu, selon lui. Il faut pour cela que dans les débats, les langues se délient. « Derrières les mots, se cache une réalité. On parle aujourd'hui de prélever un loup parce que c'est politiquement correct. Mais on le tue bien. »

Virginie Montmartin