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Art sacré

L'icône, un voyage dans l'espace et le temps

La semaine Sainte de Pâques est l'un des moments les plus importants dans la vie religieuse des chrétiens orthodoxes. L'occasion de lever le voile sur un art sacré millénaire : l'icône. Portrait d'Elisatbeth Lamour, peintre d'icônes à Champ-sur-Drac.
L'icône, un voyage dans l'espace et le temps

Le pinceau délicatement calé entre le pouce et l'index, Elisabeh Lamour reprend sa conversation avec le vieux Syméon. Ou plutôt son « voyage en douce ». Car pour elle, la peinture d'icônes tient du voyage, immobile et lointain à la fois. Chaque matin, l'artiste, blottie dans son petit atelier de Champ-sur-Drac, entame sa navigation à travers l'espace, le temps, la lumière et les visages des saints. Voyage immobile, parce que la peinture est réalisée toujours dans le même lieu, calme et silencieux, sur les des planches de bouleau ou de tilleul prélevés sur les coteaux et dans les bois alentours. Voyage lointain aussi, parce qu'en lien avec la tradition iconographe la plus ancienne, et parce que les pigments utilisés viennent des quatre coins du monde - bleu lapis-lazuli du lac Baïkal, indigo de Chine, rouge-terre du volcan islandais Snæfellsjökull...

Coup de foudre

Géographe de formation, Elisabeth Lamour a toujours été attirée vers l'ailleurs. Elle a parcouru le monde et enseigné quelques temps l'histoire et la géographie avant de rencontrer sa vocation : « J'adorais enseigner tout ce qui me faisait rêver. J'aimais parler aux enfants de la préhistoire, de l'Egypte, de mes voyages... » Curieuse et dotée d'un joli coup de crayon, la « prof » suit de temps à autre des cours de peinture. Un jour, elle s'inscrit à un stage de peinture d'icônes à l'école d'art sacré Saint-Jean-Damascène, à Saint-Jean-de Royan (Drôme). Elle décrit l'expérience comme s'il s'agissait d'un coup de foudre. « C'est comme en amour : on ne peut pas trouver d'explication rationnelle. J'ai eu l'impression que la penture d'icônes réunissait tout ce qui me touchait, des choses hétéroclites en apparence, mais qui m'importaient beaucoup : la couleur, le silence, la dimension de prière, mais aussi le voyage, dans la mesure où l'on cherche des modèles qui peuvent venir de très loin... » Cette initiation conduit Elisabeth Lamour à s'aventurer plus avant dans un monde orthodoxe dont elle ignore tout ou presque. La voilà qui s'engage dans des études de théologie à l'institut Saint-Serge (Paris), puis se décide à franchir le pas : à l'automne 1989, la prof de géo devient peintre d'icône.

Vingt-cinq ans plus tard, le métier n'a rien perdu de son attrait. Au contraire. De l'arbre choisi sur pied dans les bois de Champ-sur-Drac à sa transformation en planches par des voisins secourables, de l'encollage de la toile à la préparation du lekvas (fond blanc préparé avec de la craie ou de la poudre fine d'albâtre, qui permet de faire le lien entre le bois et la peinture à venir), des échanges avec les personnes qui commandent des icônes à la recherche de modèles, Elisabeth vit son métier comme une succession de gestes passionnante, tant gestes d'artisan que gestes d'artiste. Pour elle, une icône est aussi la traduction d'une résonnance, d'un dialogue avec une tradition séculaire, qui convoque les modèles et le travail des peintres du passé tout autant que les préoccupations de ses contemporains : « Quand je peins une icône, je continue le travail des maîtres du passé, auquel j'associe la prière, la méditation, la codification du modèle représenté, ainsi que la demande de la personne qui me l'a commandé. » D'ailleurs Elisabeth Lamour ne parle pas de « ses » icônes, mais présente chacune d'elles comme une « réalisation collective », une peinture à plusieurs voix. A ce titre, les icônes ne sont pas signées, mais « nommées », le nom du saint inscrit sur la planche reliant l'image à son prototype originel. Cette réserve ne signifie pas pour autant que l'artiste soit absent de l'œuvre : « Le peintre ne s'exprime pas à travers une icône, indique Elisabeth Lamour, mais il laisse exprimer quelque chose de très profond que l'on pourrait appeler âme, ou énergie... »

Aller du sombre vers la lumière

La tendresse qui sourd des regards, celui du vieux Syméon comme celui du Christ enfant qu'il porte dans ses bras, en dit donc long sur « l'âme » d'Elisabeth. Elle éclaire aussi le rapport que l'artiste entretient avec le monde qui l'entoure. Un rapport serein, heureux, en dépit des épreuves imposées par le long cours d'une vie pas toujours tranquille. « Le peintre d'icône travaille toujours du sombre vers la lumière, décrypte l'artiste. On part d'un fond sombre, avec une dominante couleur terre qui évoque le terreau commun de l'humanité, puis, par couches fines, transparentes, peu à peu, on éclaircit, ce qui symbolise la recherche de la lumière. » Dans la vie, Elisabeth ne procède pas autrement : le contact quotidien avec la beauté sereine des icônes l'aide à « regarder la lumière plutôt que l'ombre dans le visage des gens ».

Propos d'illuminée ? Pas le moins du monde. Propos de femme libre qui a décidé librement de sa voie, menant de front cheminement spirituel, épanouissement personnel, vies amoureuse et familale. « Autrefois, dit-elle, seuls les peintres peignaient, dans le silence et l'obéissance, au rythme des offices. Personnellement, je fréquente très peu les lieux de culte. J'essaye de ne pas perdre l'esprit de l'icône, qui est celui de la prière et du recueillement, mais je tente un pari difficile et vivifiant : conjuguer l'icône et la vie familiale, l'icône et la rencontre. » Le pinceau nettoyé, les couleurs rangées, l'artiste n'a aucun mal à renouer avec le profane. Les deux pieds ancrés dans son époque, elle plonge dans le quotidien, participant à la vie associative de son canton comme à celle de son Amap (1), naviguant aussi facilement sur internet (à la recherche de nouveaux modèles d'icônes...) qu'à travers la jungle de Facebook, préparant ses conférences, ses cours de peinture d'icônes, son émission de radio (2) ou sa prochaîne exposition (3) : le dîner, c'est son mari qui s'en occupe...

 

(1) Association pour le maintien d'une agriculture paysanne.

(2) « Tout en nuances », émission hebdomadaire diffusée le lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère.

(3) Elisabeth Lamour et ses élèves exposent leurs icônes au centre Saint-Hugues de Biviers du 14 au 18 mai, de 9 h à 18 h.

Marianne Boilève

Pour en savoir plus : iconeslamour.wordpress.com

 

Un œuf de Pâques très orthodoxe

Chez les chrétiens, la fête de Pâques est toujours célébrée le premier dimanche qui suit la première lune après l'équinoxe de printemps. Pour les orthodoxes, la semaine Sainte est le moment le plus important de l'année religieuse. Ils l'appellent la « grande semaine ». Si, comme les catholiques, les orthodoxes s'attachent à revivre symboliquement la dernière semaine du Christ, avec le jeudi saint (jour de son dernier repas), le vendredi saint (jour de sa crucifixion), et le dimanche (jour de sa résurrection), ils ont également développé un rituel qui leur est propre, le décor des œufs, qui symbolisent le retour du printemps et de la vie tout autant que la résurrection du Christ. « L'œuf, c'est le germe de la vie, explique Elisatbeth Lamour. On l'associe à Pâques, dans l'idée que c'est le temps du renouveau. Les peintres d'icônes utilisent une préparation à base d'œuf qui, mélangée aux pigments, sert à la fois de liant, de fixatif et de vernis. J'aime cette idée qu'à chaque coup de pinceau, un peu d'œuf, un peu d'élément de vie possible, se retrouve sur l'icône. »
MB

 

La route des savoir-faire en sud-grenoblois

A l'image de ce qui se fait depuis quelques années en Chartreuse ou en Oisans, la route des savoir-faire en sud-grenoblois permet de découvrir les savoir-faire d'artisans, artistes et producteurs qui ouvrent les portes de leur atelier aux curieux de passage. Elisabeth Lamour ouvre les siennes tous les jeudis (en période scolaire) de 13 h 30 à 17 h 30 (en visite individuelle uniquement).