L'implication, clé d'un développement économique durable
La connaissance fine d'un territoire commence par son arpentage. Le nouveau préfet de l'Isère en a pris la mesure le 31 octobre lorsqu'il a répondu à l'invitation du parc naturel régional de Chartreuse. Arrivé par Voreppe et Saint-Laurent-du-Pont, Lionel Beffre a fait une première halte à Saint-Pierre-de-Chartreuse. Là, élus et acteurs de terrain lui ont présenté les grands enjeux liés à ce territoire de moyenne montagne, où agriculture, exploitation forestière, ski et tourisme vert parviennent à faire bon ménage. Pas toujours facile lorsque l'on se trouve aux portes d'un bassin de population de près de 600 000 personnes... « La richesse du territoire peut être mise en danger du fait de son attractivité », fait remarquer le directeur du parc. C'est ce qu'a pu constater le représentant de l'Etat lors d'une petite virée à la fromagerie et sur l'alpage du Charmant Som. Très accessible, cet espace riche et fragile est fréquenté par les troupeaux tout l'été, mais il doit aussi affronter le piétinement de cohortes de randonneurs tout au long de l'année. Comment articuler les deux pratiques ? C'est l'une des délicates missions du parc.
Forêt multifonction
En redescendant vers le col de Porte, Lionel Beffre en a vu une autre illustration. Sur ce « spot » chartroussin, les installations touristiques et sportives ont toute leur place, mais elles doivent composer avec l'économie forestière. Jean-Yves Bouvet, directeur de l'ONF Isère, en a profité pour évoquer le rôle régulateur des pouvoirs publics en la matière. Après avoir dressé le portrait des massifs forestiers de Chartreuse, dont les bois se verront décerner une AOC en 2017, il a insisté sur l'impact économique de cette « forêt d'exception », dont 45 % ont un statut public (contre 25% dans le reste du département). « C'est une forêt productive, mais compliquée à exploiter », a-t-il résumé. En moyenne, 32 000 m3 de bois sont récoltés chaque année dans les forêts publiques du massif, ce qui permet de maintenir, selon Jean-Yves Bouvet, « environ 130 emplois équivalents temps plein (personnel ONF pour la gestion forestière, bûcheronnage, débardage, transport, sciage, mise en œuvre) » et assure aux collectivités « un revenu moyen de 300 000 euros par an ». N'étaient l'épineuse question de la desserte forestière, « gros enjeu pour la sortie des bois », et celle de la difficile « cohabitation entre les différentes fonctions de la forêt » (économique et touristique), tout serait donc pour le mieux, ou presque.
Indicateur pastèque
Les professionnels de la filière bois partagent peu ou prou cette analyse. Après avoir présenté la récolte (80 à 100 000 m3 par an), les savoir-faire locaux (charpente, sciage de long...) et les outils de production disponibles localement (des scieries, un centre de séchage, un centre de taille numérique), Jean-Claude Sarter, conseiller délégué au bois du parc, a évoqué les pistes pour consolider la filière. « Le problème est du même ordre que pour les exploitations agricoles, a-t-il fait remarqué. On peut se réjouir qu'il y ait neuf scieries, mais il y a dix ans il y en avait quinze. Moi j'appelle ça un indicateur pastèque : c'est vert à l'extérieur et rouge à l'intérieur. Pour s'en sortir, il faut mieux mobiliser et valoriser la ressource, notamment les feuillus, mais aussi mettre un pied dans la modernité. » En utilisant notamment de nouveaux matériaux, comme le bois « torréfié » (1), ou en investissant dans des outils performants, comme cela s'est fait avec la machine de coupe numérique du centre de taille de Chartreuse.
Tourisme, exploitation forestière, agriculture, en quelques heures, le préfet a rencontré un grand nombre d'acteurs de terrain qui ont chacun brossé un état des lieux précis de leur secteur, sans occulter les difficultés conjoncturelles ou structurelles. « Le développement économique permet de protéger le territoire, a rappelé Dominique Escaron, maire du Sappey et président du parc. C'est la logique que nous cherchons à défendre. » Le préfet semble avoir compris le message, qui, à la fin de sa visite, s'est dit « frappé par la vivacité de l'économie [chartroussine] et l'implication de ses acteurs ».
(1) Alternatives aux bois tropicaux, les bois torréfiés sont traités à hautes températures de façon à les rendre imputrescibles, plus stables et plus résistants aux attaques fongiques.
Marianne Boilève
L'agriculture, clé du dynamisme économique
« Si le paysage se ferme, les touristes ne viennent plus. Or ce sont les agriculteurs qui maintiennent les espaces ouverts. » En introduisant ainsi la problématique agricole, le président du parc s'est montré fin tacticien. Plutôt que de pleurer sur un secteur en crise, Dominique Escaron a présenté l'agriculture comme l'une des clés du dynamisme économique du territoire. Qu'ils soient éleveurs, maraîcher ou alpagistes, les six professionnels invités à témoigner en ont fait la démonstration. Is ont notamment expliqué au préfet qu'ils avaient depuis longtemps compris l'intérêt de s'entraider et de se regrouper pour mener des actions communes (journée de l'herbe, approvisionnement des courses sportives, travail sur la restauration collective...), que ce soit au sein de l'Association des agriculteurs de Chartreuse (AAC), de Cuma, de coopératives ou de structures associatives. Emmanuel Jail, éleveur bovin et administrateur de l’AAC, a donné l'exemple des Plateaux des fermes de Chartreuse et de leurs prestations de buffet de produits locaux, tout en précisant que l'association honorait toutes les commandes, y compris celles passées par les services de la Préfecture...Sécuriser le foncierDifficile de parler d'agriculture sans aborder les questions d'installation, de transmission et leur corollaire, le foncier. Lionel Beffre s'est montré très attentif à la démarche du GFA de Chartreuse qui a pour vocation de sécuriser le foncier agricole dans un contexte foncier hyper-tendu. « Il faudrait aussi faire respecter l'entretien des parcelles par les agriculteurs, mais certains propriétaires refusent catégoriquement », a déploré le président du GFA, Alain Pajon. Jean-Claude Darlet, le président de la chambre d'agriculture, a évoqué le recours possible à la commission d'aménagement foncier, qui peut faire appel au juge pour confier l'entretien d'une parcelle en friche à un agriculteur. Cela s'est fait dans le secteur de Vinay et dans le Nord Isère. Pourquoi pas en Chartreuse ? Le préfet a pris note.MB