L'impossible loup
« En 2017, c'est parti en vrille. Le loup a d'abord tapé chez le voisin qui a subi plusieurs attaques, décrit Stéphane Rubaud, éleveur de brebis à Sinard, dans le Trièves. Alors j'ai décidé de remonter tout le troupeau, excepté les deux ânes qui d'habitude restent toujours avec les brebis. Et le lendemain, j'ai découvert dans le champ plusieurs bêtes blessées et six cadavres. » L'attaque est survenue au mois de décembre. Un carnage. C'est l'époque où les louveteaux apprennent à chasser et les dégâts vont bien au-delà du simple prélèvement. L'éleveur en a fait les frais. Il a réussi à sauver quelques brebis blessées, mais ça s'est compliqué pour les agnelages. Le centre du Trièves a visiblement été colonisé par une nouvelle meute cette année et quelques exploitations du secteur sont situées sur le passage du loup. Pour faire face à cette nouvelle situation, Stéphane Rubaud vient de s'équiper d'un chien patou « en plus des filets de protection, des visites quotidiennes et du tour des parcs ». Installé depuis trois ans, il mène deux activités complémentaires de maraîchage et d'élevage de 80 brebis principalement de race hampshire, mais aussi des grivettes et des thônes et marthod. L'éleveur a des projets mais doit composer avec son nouvel environnement et des démarches administratives pesantes pour prétendre à une indemisation.
Anticiper les colonisations
Une réalité au quotidien qu'il partage avec les éleveurs du Sud-Isère, à l'image de Julien Van Ee, éleveur de brebis en AB à Villard-Reymond en système transhumant et qui « n'a pas envie d'être stressé à cause d'orientations politiques ». Pour ces représentants ou sympathisants de la Conf', le Plan loup 2018-2023 tel qu'il se profile est de nature à mettre l'élevage pastoral en danger. Car s'il y a un animal qui fait consensus contre lui, bien au-delà de toutes les obédiences syndicales, c'est le loup tant il rend la vie impossible aux éleveurs. Le retrait du loup des espèces protégées est une demande transversale. « Nous voulons que les prélèvements soient effectués en fonction des dégâts sur les troupeaux », poursuit Thomas Vernay animateur à la Confédération paysanne et qui siège à la commission nationale prédation. Pour lui, le plafond annoncé de 10% de prélèvements de l'effectif total est « aberrant » à plusieurs titres. Même avec 13,6% de loups prélevés depuis 2016, le constat est celui de l'inefficacité puisque plus de 10 000 bêtes ont été tuées en 2017. D'autant que nul ne sait réellement combien il y a de loups en France. La libéralisation des tirs de défense, des piégeages ciblés, y compris dans les parcs nationaux, et l'anticipation de la colonisation de nouveaux fronts en débloquant des moyens de protection font partie des demandes du syndicat. « Nous refusons la gestion différenciée qui conduirait à des inégalités de traitement suivant le poids économique des secteurs », poursuit le responsable. Il souligne l'explosion des budgets. En 2016, les mesures de protection ont coûté 22,5 millions d'euros et les indemnisations se sont élevées à 3,2 millions d'euros en hausse de 60%.
Au moment où ce Plan loup, tant décrié par les éleveurs, bergers, et acteurs de la montagne, doit être mis en œuvre, la défense de l'élevage en plein air rassemble au-delà des lignes dans le cadre de l'Union pour la sauvegarde des activités pastorales et rurales (1) (Usapr). Dans une lettre ouverte, l'union demande : de redonner aux loups la crainte de l'homme en assurant la défense des éleveurs, des tirs de défense considérés comme partie intégrante des mesures de protection, la non conditionnalité des indemnisations aux moyens de protection et la pérennisation des brigades loups.
Isabelle Doucet
(1) Confédération paysanne, Coordination rurale, FNO, FNSEA, Modef et JA.
Débat /
Quelles que soient les mesures de protection, elles sont inefficaces
Annoncé début février, le Plan loup 2018-2023 n'a pas encore été publié. Il faut dire que le document demeure largement remis en cause, à l'image de la vingtaine de députés LREM issus des territoires alpins qui ont réagi dans une tribune parue dans plusieurs titres de presse, fin janvier. Ils exposent les problèmes causés par le loup en termes de dégradation des espaces, de prolifération des espèces nuisibles, de raréfaction des troupeaux, « de rapprochement du loup ou de ses hybrides des zones d'habitation » et concluent que la présence du loup est une des menaces à la survie de l'activité pastorale.Les parlementaires réclament aussi un comptage du loup avec des méthodes techniques et scientifiques, ils tiennent pour non acceptable « la conditionnalité des indemnisations » et demandent la reconnaissance du préjudice psychologique qui fait suite aux attaques ainsi qu'un accompagnement individuel des éleveurs.Une autre tribune, publiée dans la presse et signée par plusieurs centaines de personnes dont de nombreux élus, parue début février, adopte un ton plus énergique et dénonce des mesures « totalement irresponsables et déconnectées de la réalité ». Les 25 dernières années d'expérimentation suffisent à apporter la preuve de « la cohabitaiton impossible », est-il dénoncé.Le 6 février dernier, Claude Font, responsable du dossier prédation à la FNO, considérait le plan loup comme « une reculade », dérivant vers la protection des troupeaux et non la préservation de l'élevage. Il a ajouté : « Nous ne baissons pas les bras, nous conduisons des actions politiques, mais nous nous heurtons au mur du ministre de la Transition écologique.»Baptiste Blanc, JA et référent loup en Isère, chez qui Christiane Lambert, présidente de la FNSEA avait lancé le mot d'ordre « Zéro attaque » en juin dernier, fait part des réflexions avancées par JA. « On se rend compte que, quelles que soient les mesures de protection, elles sont inefficaces. D'années en années, les attaques augmentent. » Pour JA, « Il est hors de question de coupler les mesures de protection avec une aide PAC » ou des indemnisations. « C'est une bombe », lâche Baptiste Blanc. JA réclame aussi des réponses aux questions posées sur les loups hybrides.Enfin, Yann Souriau, le maire de Chichilianne, qui fait partie du comité d'éleveurs, de bergers, d'habitants et d'élus qui lutte pour la prise en compte de la réalité du loup, s'interroge. « Est-ce le début de la banqueroute du Plan loup ? » Alors que certains éleveurs rencontrent en Isère des difficultés dans leurs dossiers d'indeministations.ID