L'infortune à la fête
C'est le paradoxe des comices : ils n'ont jamais attiré autant de monde qu'en cette période de crise agricole. Alors que l'élevage est à la peine, la ruralité a le vent en poupe. En témoigne les trois comices qui se sont déroulés le week-end dernier à Blandin, Saint-Victor-de-Morestel et Saint-Jean-de-Bournay. Les festivités ont fait le plein. « L'ambiance était morose, le moral n'y était pas. On ne comptait que 63 bêtes, ce qui est très peu comparé à ce que l'on voit habituellement dans les comices du canton », rapporte Jean-Luc Annequin, organisateur du comice de Blandin. Jean-Pierre Barbier, le président du Conseil départemental, qui a fait le tour des manifestations samedi dernier, a été interpelé par les éleveurs sur la faiblesse des prix des produits agricoles et le niveau des charges trop élevé.
« Il y a eu quelques sautes d'humeur, rapporte aussi Michel Rigollet, le président de la société d'agriculture du Pays des Couleurs, à l'occasion du comice agricole de Saint-Jean-de-Bournay. Mais la solution à nos problèmes agricole n'est pas de s'en prendre à des boucs émissaires de la profession. Il faut continuer à travailler sur la loi Sapin II et à son application. » Il explique ces tensions par le désarroi des agriculteurs. « Ce n'est pas agréable de travailler, pour la deuxième année consécutive, sur sa trésorerie ou avec le soutien des banques. Ceux qui ont investi dans l'avenir ne sont plus dans le rouge, mais dans le rouge écarlate. Dans ces conditions, le premier responsable qui passe est pris à parti, et il est parfois difficile de contenir les personnes. » Pour autant « les agriculteurs ont aussi fait bonne figure, poursuit-il. Il y avait 70 bêtes venues aussi du canton de Crémieu et de Bourgoin, où il n'y a plus de comice. »
L'avenir de l'élevage
Même ambiance à Saint-Jean-de-Bournay où le comice agricole a reçu la visite du préfet Lionel Beffre, accompagné du président du Département et du conseiller régional, Yannick Neuder « A petite année, petite vache, explique Marilyne Peyrola, éleveuse et cheville ouvrière du comice. Il n'y avait qu'une jersiaise ! » Les agriculteurs avaient vraiment forcé le trait en supprimant le concours bovin pour le remplacer par une présentation des enfants et des génisses « qui sont notre avenir et celui de l'élevage », insiste Marilyne Peyrola. Lors du corso, un char réalisé par les agriculteurs saint-jeannais était intitulé « Le désarroi est dans le pré ». Il transportait une dizaine d'enfants sur les tee-shirt desquels on pouvait lire : « Mon papy est agriculteur, mon papa est agriculteur, et moi ? » et la même chose déclinée au féminin. « Mon père, Nicolas Coicaud et moi, nous avons pu discuter pendant une heure avec le préfet et les politiques, ajoute la jeune femme. Nos échanges ont été sereins et constructifs. Nous avons parlé des difficultés de l'agriculture, de nos besoins, des contraintes environnementales, avec des exemples de problèmes concrets auxquels sont confrontés les exploitations. Certes les élus n'ont pas la solution miracle, mais comprennent la nécessité de préserver l'agriculture qui joue un rôle primordial dans nos territoires. » Le même constat traverse l'ensemble des comices : « Ceux qui sont le plus mal sont ceux qui ont investi dans l'avenir. » Inquiétant mantra.
« Les agriculteurs ne sont pas à la fête », résume Marilyne Peyrola. Et pourtant l'affluence a souvent dépassé les limites que s'étaient fixées les organisateurs. D'autant que Saint-Jean-de-Bournay peut s'enorgueillir d'avoir battu le record du monde de fabrication de tomme fraîche : un fromage de 748 kg réalisé avec 1 250 litres de lait. « Les gens sont sensibilisés à l'agriculture », reconnaît Jean-Luc Annequin après avoir servi 800 repas en une seule journée à Blandin. « La convivialité a fonctionné à plein régime. Nous avons eu la bonne idée de faire le comice avec le village et les gens sont restés très longtemps sur le terrain. Notre objectif était de partir petit. Nous avions prévu 200 repas, que nous avons dû réajuster à 700 ! », se réjouit Michel Rigollet à Saint-Victor-de-Morestel où plus de 5 000 personnes ont fréquenté le comice.