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Disparition

L'Isère perd un visionnaire

Les obsèques de Gérard Seigle-Vatte, maire des Villages du lac de Paladru, ancien responsable syndical et ancien président de la chambre d'agriculture, se sont déroulées le 5 février. Plusieurs centaines de personnes sont venues rendre hommage à cet infatigable défenseur d'une agriculture et d'une ruralité vecteurs de modernité.
L'Isère perd un visionnaire

« C'est un choc énorme. » En trois mot, René Jacquin, ancien responsable professionnel et syndical isérois, traduit l'émotion générale qui a saisi le monde agricole à l'annonce de la disparition de Gérard Seigle-Vatte, le 1er février, des suites d'un cancer. Inhumé lundi dernier à Paladru, l'ancien président de la chambre d'agriculture de l'Isère, élu maire de sa commune et président des maires ruraux, laisse à chacun - famille, proches, voisins, responsables professionnels ou politiques - le souvenir d'un homme chaleureux, curieux de tout, tolérant, humaniste et optimiste, soucieux de l'intérêt général tout autant que « visionnaire ».

Homme de dialogue

Tous horizons confondus, les responsables saluent unanimement un « homme de dialogue qui a mis sa vie au service de l'agriculture ». Marié, père de trois enfants, Gérard Seigle-Vatte s'est en effet construit un parcours original, cohérent, ancré dans la réalité iséroise et régionale, mais toujours tourné vers l'avenir européen. « Il n'y avait pas une journée sans qu'il évoque l'Europe et les grands marchés que cela nous ouvrait, affirme Yves Borel, le président du CING. Il fustigeait les nationalismes et ne comprenait pas que l'on veuille se replier sur soi. »

L'histoire a commencé à Paladru, au creux de la ferme familiale. Brevet professionnel en poche, Gérard rejoint son père sur l'exploitation au début des années 70. A l'époque, le Gaec du Mont comprend quelques dizaines d'hectares et un troupeau 35 vaches laitières, tanquées dans une étable transformée en stabulation paillée. Très vite, le jeune homme, qui adore son métier mais sent qu'il doit le défendre, apprend à concilier vie professionnelle et action syndicale. En 1972, il se fait élire président du syndicat agricole de Paladru. Il a 23 ans et voit déjà grand. « Gérard avait de l'ambition, dans le bon sens du terme, confie Didier Villard. Il croyait à la capacité des gens à se former, à se moderniser, à essayer des choses nouvelles : il avait foi en l'avenir. »

Rapidement, le jeune éleveur met ses convictions et son énergie au service de la cause paysanne et de son corollaire, la ruralité. Gravissant les échelons un à un, l'élu cantonnal prend du galon, portant un discours de modernité, clair, audacieux, jamais populiste. « En 1987, quand il est devenu secrétaire général de la Fédé, j'étais impressionné par ce gars qui s'impliquait sur tous les sujets, comme l'axe de Bièvre : il était toujours soucieux de trouver des solutions favorables à l'agriculture », déclare Jean Robin-Brosse, éleveur.

Vision stratégique

Trois ans plus tard, Gérard Seigle-Vatte devient président de la FDSEA de l'Isère, puis prend la tête de la FRSEA Rhône-Alpes de 1996 à 2002. En 2000, le voilà propulsé à la présidence de la chambre d'agriculture de l'Isère. « Il avait une réelle vision stratégique pour cet outil qu'il voulait moderne, doté de moyens pour agir au service de l'agriculture et des collectivités, se souvient son directeur, Philippe Guérin. Il n'hésitait pas à valoriser la compétence des collaborateurs au service de l'agriculture. Il a donc été à l'origine des projets du Symbhi, du fonds d'investissement agricole et agro-alimentaire (FIAA), avec son bras armé le GIP. Il ne voulait pas d'une chambre d'agriculture croupion, mais avait au contraire le souci de développer les services pour répondre aux attentes des agriculteurs. »

En 2006, Gérard Seigle-Vatte est élu président de la chambre régionale d'agriculture. Nombreux sont les responsables qui rendent aujourd'hui hommage à son ouverture, à sa capacité d'écoute et à son art du consensus. « Notre objectif, c'était de provoquer les conditions d'un vrai débat entre les huit départements, indique Gilbert Limandas, ancien président de la chambre d'agriculture de l'Ain et de la FRSEA. Nous faisions régulièrement des conférences qui nous permettaient d'adopter une position commune sur les grands sujets. Ce n'était pas facile, mais Gérard trouvait toujours une façon de susciter un bon débat, cohérent, qui faisait que tous les départements et toutes les filières s'y retrouvent. »

Homme de tous les combats, Gérard Seigle-Vatte parvient en même temps - chose peu commune - à piloter son exploitation laitière, sachant déléguer et faire confiance, tout en s'investissant pleinement dans les dossiers que ses responsabilités syndicales et professionnelles le conduisent à traiter. « Sa qualité première, c'était qu'il décidait, assure René Jacquin. C'est le plus bel hommage qu'on puisse lui rendre : il n'a jamais reculé. Quand il avait un dossier en main, il le menait à son terme. » A quelques exceptions près, comme le déménagement de la chambre d'agriculture, qui lui tenait pourtant beaucoup à cœur. « Il a exercé ses responsabilités dans une logique de projet, confirme Pascal Denolly, actuel président de la FDSEA. Il savait réunir les OPA sur un sujet, tenir le côté solidaire du syndicalisme et porter des idées prospectives à cinq ou dix ans, celles qu'il pressentait être une chance pour l'agriculture. »

Défenseur de la ruralité

Ce souci de l'avenir se retrouve dans son engagement d'élu local. Evoquant un « vrai défenseur de la ruralité », « ouvert au dialogue », Daniel Vitte, maire de Montrevel et président de l'association des maires de l'Isère, évoque la mémoire d'un homme qui a su faire reconnaître « les agriculteurs comme des acteurs essentiels du modelage des paysages du monde rural » et l'agriculture comme « une dynamiqe de la société, porteuse d'avenir ». Daniel Vitte souligne également que l'agriculteur devenu maire n'a jamais opposé la ville et la campagne : « Gérard Seigle-Vatte avait à cœur de défendre les villages et le monde rural, non pas dans une idée de repli, mais dans la perspective d'une complémentarité avec le monde urbain. » Très tôt, il a travaillé à faire reconnaître l'intérêt de l'agriculture périurbaine. Son implication au sein de l'Adayg (association pour le développement de l'agriculture dans l'Y grenoblois), de l'association Terres en ville ou au cœur du Pays voironnais en est une belle illustration. « Il avait une entrée territoriale qui, à l'époque, n'était pas partagée par toutes les chambres d'agriculture, précise Serge Bonnefoy, le directeur de l'association Terres en ville, dont Gérard Seigle-Vatte était devenu trésorier après en avoir assuré la présidence. Il était convaincu que la profession agricole devait échanger avec les politiques et les collectivités locales parce que, pour lui, l'agriculture ne se décide pas qu'à Bruxelles, à Paris ou à la Région. »

La retraite n'a pas sonné le glas de ses engagements. Bien au contraire. Après avoir confié les rênes de son exploitation à son fils et ses associés, Gérard Seigle-Vatte devient maire de Paladru en 2014. « Il a réussi sa reconversion, sourit son ami René Jacquin. Sa grande fierté, c'est d'avoir été élu président des maires ruraux. Il était très apprécié de ses collègues. » Très vite, l'édile se plonge dans un dossier compliqué : la fusion des communes. Avec Jean-Paul Bret, maire du Pin et président de la communauté de communes du Pays voironnais, il souhaite la réunion des cinq communes du lac de Paladru en une seule et même entité. « Nous partagions une vision à la fois prospective et globalisée des enjeux qui fait fi des égos et de l'esprit de clocher, affirme Jean-Paul Bret, maire délégué des Villages du lac de Paladru. C'est comme cela que nous sommes parvenus à lancer la commune nouvelle. » Dont Gérard Seigle-Vatte aura été le trop éphémère premier maire.

Marianne Boilève, avec Jean-Marc Emrpin

 

Parcours / Créé par Gérard Seigle-Vatte au début des années 70, le Gaec du Mont est une exploitation laitière performante, qui a su constamment se renouveler et intégrer du sang neuf pour assurer sa pérennité.

Une exploitation exemplaire

Le Gaec du Mont aura été son grand œuvre. Installé en 1971 avec son père, Gérard Seigle-Vatte a su faire évoluer sans relâche son outil de production. La ferme tourne aujourd'hui avec quatre associés, 120 vaches laitières (contre 35 au début des années 70...) et affiche un quota de 1 250 000 litres de lait livré à Danone. « Toute sa vie, il est resté un très bon pilote, malgré ses absences et ses engagements, raconte son vieux complice Francis Annequin. Il faisait partie de ces gens qui concilient acte et discours politique. » Car l'éleveur savait que, pour être crédible, il fallait être exemplaire.
En 1986, la mère de Gérard Seigle-Vatte s'installe avec son fils. Cette année-là, Alexandre Guttin fait son premier stage dans l'exploitation. Il ne la quittera plus : il intègrera le Gaec en 1997, deux ans après Marie-Andrée, l'épouse de Gérard. A cette époque, l'éleveur, qui veut anticiper le départ en retraite de ses parents, cherche à s'organiser pour sécuriser et développer l'exploitation de façon à ce qu'elle pâtisse pas de son propre engagement professionnel. « Il est venu me voir, se souvient Francis Annequin, car j'avais moi-même réfléchi à la question et mis en place tout un système sur mon exploitation. Il m'a demandé des conseils pour maintenir le dynamisme de la ferme. C'était des questions très concrètes, très quotidiennes. C'est comme ça qu'il a intégré son ancien stagiaire et permis l'installation de trois jeunes. »
Confiance partagée
Bouleversé par la disparition brutale de celui qu'il considère comme son père et son confident, Alexandre Guttin évoque ces années de travail et de confiance partagée avec une grande émotion. « Gérard n'était pas souvent là, mais me laissait une grande liberté, raconte-t-il. Il m'a laissé prendre des initiatives, faire mes choix, mais il était toujours là quand on avait un pépin. Nous étions vraiment complémentaires. » L'entrée du fils de Gérard au sein du Gaec n'a provoqué aucun remous, bien au contraire. « Je suis hyper proche de Thierry que j'ai connu alors qu'il n'avait que trois ans, confie Alexandre. C'est un peu mon petit frère. Comme son père n'était pas souvent là, Thierry cherchait un appui. Nous nous sommes mutuellement épaulés et on a continué notre bonhomme de chemin. »
Quand Gérard Seigle-Vatte est lui-même parti à la retraite, le frère d'Alexandre, Raphaël Guttin, a rejoint le Gaec, suivi de près par un voisin éleveur, Gilles Benoit-Guérindon. « Notre philosophie est simple, confie Alexandre Guttin. Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de liens familiaux que l'histoire ne peut pas continuer. Ça, c'était la grande fierté de Gérard. »
MB