L'Isère rurale, terre de solutions
On entend souvent dire que les Français se désintéressent de la politique. Rien n'est moins sûr. Les réunions publiques organisées dans le cadre du Grand débat national livrent une réalité toute autre. A Corbelin, Morestel, Janneyrias, Royas, Saint-Siméon-de-Bressieux, Vienne, Saint-Marcellin ou Susville, les citoyens se sont déplacés en nombre pour participer à un « vrai moment démocratique fort », comme l'a qualifié un élu local à Nivolas-Vermelle.
Règle du jeu
Tout le monde ne partage pas son enthousiasme. « Est-ce un grand débat ou un grand déballage, s'interroge Michel Champon, le président des maires ruraux de l'Isère. Le côté positif, c'est que les citoyens s'expriment. Mais il faudra que ça aboutisse et qu'il en ressorte quelque chose, sinon la situation actuelle va encore se durcir. Et certains sont prêts à en découdre... » Cette perplexité se retrouve chez pas mal de participants aux débats. Beaucoup font part de leur inquiétude vis à vis du « sale climat » qui règne actuellement. Certains disent publiquement leur défiance. « Que vient-on faire ici ce soir, demande une personne en ouverture du débat organisé par Marjolaine Meynier-Millefert à La Tour-du-Pin le 28 janvier. Comment cela va-t-il être compilé ? Toutes nos idées seront-elles prises ou y aura-t-il une sélection ? » La députée rappelle la règle du jeu : « Toutes les idées peuvent être énoncées dans le respect des règles citoyennes. On peut débattre de tout. Le contenu du débat dépend de vous : si vous êtes dans l'explication ou dans les idées, on fera remonter. » De nombreuses contributions, issues de ces débats citoyens isérois, sont dores et déjà sur le site granddebat.fr
Bonheur des citoyens
Sur les quelques 170 réunions publiques recensées en Isère, les unes se sont concentrées sur l'un des quatre thèmes officiels (1), les autres ont été plus généralistes. Partout, de nombreuses propositions ont émergé, mais aussi des quantités de questions, d'interpellations et de revendications, qui ont fait ressembler certaines soirées, notamment celles qui n'étaient pas thématiques, à un « défouloir », voire à « une thérapie de groupe », pour reprendre une expression entendue à La Tour-du-Pin. La parole s'est lâchée, libre, diverse, souvent rugueuse, souvent témoin d'un profond malaise. « Il y a une crise du système depuis 50 ans et il faut trouver des solutions à long terme », avance un citoyen aux Abrets. Un autre, à La Tour-du-Pin, résume l'état d'esprit de beaucoup : « Chirac nous avait parlé de la fracture sociale, Sarkozy de travailler plus pour gagner plus, Hollande nous a dit que son ennemi était la finance, Macron qu'il est ni de droite ni de gauche. Toutes ces phrases sont passées, sans effet. Il faut aider la mamie qui survit dans le village, celle à qui vous avez pris 5 euros d'APL (...). Il n'y a aucune réforme pour le bonheur des citoyens dans ce pays. Il ne faut pas prendre les réformes de manière arithmétique (...). J'ai peur que la corde se casse dans ce beau pays. »
Vivre du fruit de son travail
Il suffit d'écouter les témoignages pour s'en convaincre. « Je travaille depuis l'âge de 14 ans et j'ai 950 euros de retraite, explique l'un des 190 participants à la réunion de La Tour-du-Pin. La génération du baby boom a sorti la France de la misère, mais ne gagne rien. » A Corbelin, gilet jaune roulé au fond du sac « pour ne pas avoir de problème » avec l'agent de police rurale à l'entrée de la salle, Nathalie clame son indignation : « Le mouvement des gilets jaunes, c'est parce que plus personne n'a à bouffer ! C'est nous qui nous levons tous les matins pour aller travailler. Je gagne 1 400 euros, mon copain 1 900. Nous avons deux enfants. On ne s'en sort pas ! Dans les années 80, un travailleur pouvait vivre du fruit de son travail. Ce n'est plus possible aujourd'hui. »
Les sujets abordés au fil des réunions témoignent d'une attente réelle, profonde, qui s'enracine dans une perception du quotidien à géométrie variable. Elle n'est pas la même chez le géologue à la retraite, le chef d'entreprise (Les Abrets) qui « ne gagne que 1 000 euros par mois » et s'énerve « contre Amazon qui ne paie pas d'impôts » ou l'élève de Terminale (Saint-Quentin-Fallavier) qui se demande comment il va pouvoir suivre des études supérieures dans un territoire « très mal desservi par les transports en commun ». Mais on sent partout une « envie que ça change ». Là, les citoyens se montrent forces de proposition.
Sur la question de la transition écologique, prétexte à la hausse de la taxation du diesel qui a mis le feu aux poudres à l'automne dernier, les citoyens se montrent perplexes. Précisant qu'« à la campagne, il n'y a pas d'alternative à la voiture », ils se demandent « comment changer de véhicule pour un autre plus propre quand on n'en a pas les moyens ? ». Ils font remarquer que « les préconisations pour changer de véhicule ne sont pas réalistes, pas abordables ». Et l'un d'eux de souligner : « Les bonus n'incitent pas les entreprises à baisser les prix, puisque le gens ont des aides. »
Relocaliser l'économie
De Saint-Siméon-de-Bressieux à Morestel, les Isérois font le lien entre développement durable et économie locale. Ils souhaitent travailler à la « relocalisation de l'économie » pour diminuer le recours aux transports, quitte à mettre en place des solutions de télétravail. Ils demandent des « solutions adaptées à chaque foyer, selon les situations et les moyens ». L'un d'entre eux propose qu'à chaque produit consommé soit attribué un « indice écologique » et qu'il soit « taxé en conséquence ». Les citoyens suggèrent également que soit instaurée une « formation » aux enjeux environnementaux (pour les enfants et les parents) pour aider la population à « changer de comportement et de mode de vie », par exemple en rendant les produits réparables et en incitant à partager les équipements « même si on se heurte à des comportements individualistes ». Ils proposent aussi de « subventionner largement l'isolation des logements ainsi que l'éco-construction avec des matériaux naturels locaux ». A Janneyrias, Jérôme Crozat, agriculteur, élu local et président de la FDSEA, ajoute qu'il « faut faire des choix ensemble sur les énergies renouvelables au niveau local, du photovoltaïque sur les toits des maisons, des TPE, des PME et ceux des bâtiments publics », mais aussi « préserver l'agriculture et l'agroalimentaire qui représentent 15% de l'emploi en France, et le tourisme ».
Services publics mobiles
Concernant les services, de nombreux Isérois en milieu rural se sentent « délaissés ». Ils souhaitent que l'Etat cesse de « gérer ses services publics [en termes] de rentabilité ». A Royas, on reconnaît l'intérêt des démarches dématérialisées, mais on veut que le numérique soit mis « à la portée de tous ». A Saint-Siméon-de-Bressieux, un citoyen propose de « mettre en place une maison de service public ambulante ». A Plan, un autre suggère de « construire des résidences autonomie ou des appartements inclusifs », et « des logements évolutifs » pour les personnes âgées. On avance aussi l'idée de « partenariats pour les logements étudiants/retraités ou jeunes travailleurs ». Pour lutter contre les déserts médicaux, « les internes pourraient venir faire leurs expériences (...) pendant une durée déterminée dans les territoires mal desservis ».
Politique participative
Pour améliorer le fonctionnement de la démocratie, nombreux sont ceux qui souhaitent que le vote devienne obligatoire et que l'on prenne en compte les votes blancs. Un peu partout, les citoyens demandent à être « remis au cœur des débats ». De Susville à Plan, on réclame la mise en place du référendum d'initiative populaire (RIC), mais « sans que ce soit bloquant ». C'est un peu ce qui s'est passé à Siccieu-Saint-Julien Carizieu, le 25 janvier : les deux sujets retenus pour la soirée ont été mis en débat après consultation du public par la députée Cendra Motin. Une sorte de référendum d'initiative locale.
Marianne Boilève
(1) Transition écologique, fiscalité et dépenses publiques, démocratie et citoyennenté et organisation de l'Etat et des services publiques.
Transition / Sans apparaître comme une thématique de débat officielle, la production agricole est revenue au cœur des échanges.
L'agriculture porteuse de solutions
Lors d'un débat public sur la transition écologique organisé à Morestel par la députée Cendra Mottin le 20 janvier, l'agriculture est apparue comme une des clés du problème. Un participant a d'ailleurs avancé comme solution « la relocalisation du domaine agricole et tout ce qui va avec, c'est-à-dire la façon dont on vend les marchés et les produits locaux ». Mais pas n'importe quelle agriculture : les citoyens rejettent « l'agro-chimie », « le mode de production agricole intensif et les produits phytosanitaires ». A Plan, ils rappellent que « ce ne sont plus les mêmes enjeux qu'après la guerre : on veut consommer et on peut produire biologique ». L'un d'entre eux souligne qu'en France, « on est informé, on sait à peu près ce qu'on mange : le consommateur peut donc initier le changement ». A Saint-Marcellin, on va plus loin en proposant que soient subventionnés « préférentiellement les agriculteurs se convertissant au bio » et développée la restauration scolaire bio. Certains proposent même de demander « aux mairies de préempter les terrains afin de favoriser l'agriculture locale, de préférence bio ».Pour les Isérois, l'agriculture est également porteuse de solution dans le domaine de la production d'énergie. A Janneyrias, un citoyen qualifie de « très intéressants » les projets de méthanisation « 100% agricoles avec injection de gaz (...), contrairement à un projet plus proche, plus industriel, sans injection de gaz, qui visera le traitement de biodéchets contenant des plastiques qui vont être épandus dans les champs ». Tiendra-t-il le même discours si un projet 100% agricole se développe dans sa commune ?MB