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Agriculture locale

L'Isère, terre de solutions

En visite en Isère le 6 décembre, Emilie Bonnivard, vice-présidente régionale déléguée à l'agriculture, a découvert une profession en butte aux difficultés et rencontré des acteurs de terrain soucieux de s'en sortir par le haut.
L'Isère, terre de solutions

Yannick Neuder et Emilie Bonnivard ont « appris plein de choses » en Isère. Venus rencontrer la profession agricole le 6 décembre dernier, les deux vices-présidents de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes ont croisé une foule d'acteurs de terrain qui, loin de baisser les bras devant les difficultés, se retroussent les manches et bouillonnent d'idées.

Histoire de planter le décor, la visite a commencé à la ferme de l'Aurore, un Gaec familial en polyculture élevage situé à Thodure, entre plaines et coteaux. Jean-Michel Bouchard et sa sœur Sandrine y élèvent un troupeau de 80 laitières, majoritairement des holsteins qui pâturent dans les prés avec quelques jersiaises. La ferme livre sa production à l'Etoile du Vercors (référence 580 000 litres pour une production estimée à 600 000), élève des lapins et commercialise le blé qu'elle cultive (15% de la SAU). « Vous n'avez pas de robot ? », s'étonne Emilie Bonnivard en visitant la salle de traite. « La situation économique ne le permet pas », répond laconiquement Jean-Michel Bouchard. Son exploitation est pourtant considérée comme un modèle du genre : excellentes performances techniques, coûts de production serrés au maximum, choix d'une filière de qualité (IGP saint-marcellin) impliquant le développement des pâturages (50% de la SAU est travaillée en herbe) et des cultures pour l'alimentation du troupeau (céréales et protéagineux).

Ahurissant

Chiffres à l'appui, l'éleveur démontre que la performance ne suffit pas pour être rentable. « On remarque qu'il n'y a pas de correspodance entre le litrage et la rémunération », commente Emilie Bonnivard devant le tableau récapitulant la production de l'exploitation et le prix payé depuis 2008. Jean-Michel Bouchard confirme : il a recherché le prix du lait en 1990, il était aux alentours de 290 euros. « On n'a pratiquement pas évolué », indique-t-il. « C'est ahurissant ! Mais comment vous faites pour vivre ? », demande ingénument l'élue régionale. « Nos conjoints travaillent à l'extérieur, explique l'éleveur. Mais si ça continue comme ça, le risque, dans nos zones entre montagne et plaine, c'est qu'on perde de l'élevage laitier et que le territoire en pâtisse. »
Une prévision pessimiste qui n'empêche pas les agriculteurs isérois de se battre pour la préservation de leur outil de production. Aménagement du territoire, Feader, PAC, zones vulnérables, mise aux normes, investissements et autoconstruction, installation des jeunes, amélioration de la qualité, crise des filières : Pascal Denolly, président de la FDSEA, énumère les dossiers chauds de l'agriculture iséroise. En quelques heures, les deux élus régionaux passent en revue le contexte et découvrent les coopérations engagées localement pour accompagner les agriculteurs, à commencer par ceux qui rencontrent des difficultés structurelles. De l'organisation de la filière viande aux rendez-vous technico-économiques mis en place l'an dernier pour aider les éleveurs en passant par le développement des signes de qualité et l'émergence du pôle agro-alimentaire isérois, Yannick Neuder et Emilie Bonnivard sont surpris par la diversité des solutions imaginées par les acteurs du département.

Accéder aux marchés publics

Depuis quelques années en effet, une dynamique s'est créée en Isère qui réunit agriculteurs, collectivités territoriales, chambres consulaires, conseil départemental, entreprises agroalimentaires, équipements publics et privés (abattoirs, Min, laboratoire départemental, légumerie, fromageries, laiteries...) et autres circuits de distribution. Bien sûr, les chantiers n'avancent jamais assez vite, surtout pour ceux qui sont sur la corde raide. D'autres, comme l'obtention de l'IGP saint-marcellin ou le projet de la labellisation du saint-félicien, ne sont pour le moment que des demi-succès, la rémunération n'étant pas forcément à la hauteur des attentes. Mais l'action collective redonne de l'air - ou tout au moins des perspectives - aux producteurs qui s'investissent. Pour preuve, les initiatives portées par Manger Bio isère ou l'association ReColTer, qui permettent d'approvisionner la restauration collective, ou encore celle de l'association des éleveurs de saveurs iséroises qui a décroché des contrats d’approvisionnement local en viande bovine (limousine et charolaise) avec les bouchers de l'agglomération grenobloise. Plus largement, les éleveurs, l’abattoir de Grenoble et les élus isérois travaillent, depuis près de cinq ans, à structurer la filière viande pour approvisionner les cuisines mutualisées du Département ainsi que d'autres circuits de commercialisation. « Mais comment faites-vous ? », s'étonne Emilie Bonnivard qui pensait que les cuisines des collèges et des lycées étaient des citadelles imprenables. Le secret réside dans l'allotisement des marchés publics qui, s'il est bien fait, permet de faire manger des produits locaux aux collégiens. Une révélation pour les deux élus régionaux qui vont sans doute s'inspirer de l'exemple isérois pour forcer les portes des cuisines des lycées.

Marianne Boilève
Pôle agroalimentaire

Ramener de la marge aux producteurs

Avec 1,2 millions d'habitants, l'Isère dispose d'un beau vivier de consommateurs de produits locaux. Mais comment faciliter la connexion entre le producteur et le client final, voire « retisser du lien entre villes et campagne » ? La vente directe est une solution, mais elle ne convient pas à tout le monde. Et ne suffit pas à assurer des débouchés pour l'ensemble des producteurs, notamment ceux qui sont en filière longue. D'où la volonté des chambres consulaires, du Département et des collectivités territoriales de construire un « pôle agroalimentaire isérois » qui permette de développer des « filières alimentaires de proximité créatrices de valeur ajoutée pour les agriculteurs » en mutualisant les services (vente, recherche, logistique, promotion...) et en valorisant les produits isérois auprès des consommateurs.
Présenté aux élus régionaux le 6 décembre, ce pôle répond à une double ambition : « Soutenir les agriculteurs grâce à de nouveaux circuits de distribution » (restauration hors domicile, grandes et moyennes surfaces, industries agroalimentaires...) et « satisfaire les consommateurs en garantissant l'accès à des produits frais, de saison, d'origine connue et de qualité ». Lancée l'an dernier, la dynamique a démarré autour de l'agglomération grenobloise et de territoires satellites (Grésivaudan, Pays voironnais, Sud Isère...). Relayée par les élus locaux, elle s'étend aujourd'hui à l'ensemble du département, la Capi et le Pays viennois s'étant d'ores et déjà déclarés intéressés.
Une nouvelle manière de faire du commerce
Pour le Département, « c'est une nouvelle manière de faire du commerce ». En effet, suite à un travail d'animation assuré par la chambre d'agriculture et la chambre des métiers, cofinancé par la Département, des éleveurs de charolais et limousines du Nord Isère se sont regroupés en association (« Les éleveurs de saveurs iséroises ») pour vendre des bêtes, produites selon un cahier des charges répondant aux attentes des clients (les bouchers). Au-delà de ce débouché spécifique et face à la crise économique que traverse l'élevage, les éleveurs ont ensuite démarché la grande distribution. Après une phase de test réussi, un contrat d'approvisionnement a été passé avec le Super U de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs qui leur achète deux bêtes par semaine. Au mois d'octobre, un test a été réalisé sur cinq magasins Provencia, à raison de deux bêtes par semaine, mais uniquement sur les quartiers arrière. Le Département a donc engagé un test équivalent sur les quartiers avant, en proposant aux collégiens de l'agglomération grenobloise un bourguignon à base de viande locale qui, selon nos sources, a été « fort apprécié ». Afin d'aller plus loin, Les éleveurs de saveurs iséroises se sont dotés d'un commercial à mi-temps pour suivre et développer ces nouveaux marchés garantissant aux éleveurs une juste rémunération de leurs productions, tout en faisant fonctionner l'économie locale puisque ces animaux sont abattus et découpés sur les abattoirs du Fontanil.
Exemplaire, ce modèle de circuit de proximité en cours de structuration devrait rapidement être reproduit dans d'autres filières (veau, agneau d'alpage, produits laitiers...). Il existe des initiatives semblables pour les fruits et légumes (les plateformes ReColTer et Isère A Saisonner par exemple). Mais ce n'est que lorsqu'il disposera d'un bouquet d'offres suffisamment étoffé que le pôle agroalimentaire isérois pourra se targuer d'avoir réussi son pari.
MB