L'Isère vibre pour la fibre
Eleveur dans le Sud Grésivaudan, Daniel Germain est l'un des heureux élus dont la commune, depuis cet automne, est alimentée par un RIP de 20 mégabits. Enoncée comme ça, l'information n'évoque pas grand-chose au commun des mortels. Et surtout pas à Daniel qui s'occupe plus de ses vaches que d'internet : « Je ne sais pas m'en servir ! » Au quotidien, pour de nombreux internautes en millieu rural, cela se traduit pourtant par un accès à internet autrement plus performant qu'une brouette de 4 mégabits. A quoi tient ce petit miracle ? A une volonté politique assumée de faire du numérique « un enjeu de société, de compétitivité et de solidarité territoriale ».
En effet, conformément à sa stratégie en faveur du très haut débit lancée en 2008, le Département est en train de moderniser et d'étendre son réseau de connexion internet sans fil pour couvrir les zones blanches... en attendant la fibre. Parce que, quand on est en zone blanche, rien n'est simple. « Pour télécharger un fichier ou faire sa déclaration Pac, ça rame ! Personnellement j'ai dû m'abonner au satellite pour résoudre le problème », raconte Olivier Beaup, agriculteur à Prébois. En vrai paysan, il s'est d'abord méfié quand on lui a parlé de wifi la première fois: « Je me disais que si on nous installait ça, on allait nous oublier. Et puis le wifi, ça reste limité en débit. » Sauf quand l'accès bondit d'un coup à 20 mégabits par seconde, débit qui peut monter jusqu'à 100 mégabits pour les entreprises. Ce qui est arrivé l'automne dernier à Saint-Antoine-l'Abbaye et dans une vingtaine d'autres communes alentour. Marie-Chantal Jolland, maire et vice-présidente de la communauté de communes du Pays de Saint-Marcellin, ne cache pas sa satisfaction : « Sur ma commune, dans le quartier Chapèze par exemple, nous avons longtemps galéré, car nous n'avions pas partout le haut débit. Chapèze est un secteur en zone constructible, avec plein de jeunes qui ont besoin d'une bonne connexion internet. Malgré nos interventions auprès de France Télécom, rien n'a jamais bougé : l'opérateur n'a aucune obligation de couverture concernant le haut débit. »
Mailler le territoire
Fort heureusement, la situation évolue. Depuis le lancement du « plan très haut débit 2015-2021 », le Département a commencé à mailler tout le territoire, et pas seulement les zones les plus densément peuplées, déjà équipées par les opérateurs privés qui pensent leurs investissements en termes de rentabilité. Un chantier colossal qui représente un investissement de plusieurs centaines de millions d'euros. Sur le papier, c'est-à-dire en 2025, tous les Isérois devront avoir accès au très haut débit grâce à la fibre optique. En attendant cette nouvelle ère numérique, le Département entend proposer « une solution alternative aux zones blanches ADSL » et déployer sa grande couverture numérique « partout où l'initiative privée est défaillante ». Autrement dit sur tout le territoire, à l'exception des agglomérations grenobloise et viennoise, ainsi que des villes de Bourgoin-Jallieu et de Voiron.
Les opérations ont commencé par le rachat du réseau wifi en 2013. Devenue propriétaire des installations, la collectivité a investi dans la modernisation et l'extension des infrastructures. Mais cette technologie sans fil atteint assez rapidement ses limites : du fait de leur faible rayonnement, les équipements sont très sensibles aux obstacles. « Chez nous, les installations ont été renforcées, mais dès qu'il fait mauvais, la connexion n'est plus très bonne », constate en effet Marie-Chantal Jolland. Même problème en Chartreuse, dans le Trièves et dans tous les secteurs chahutés par leur relief, comme le canton de Pont-en-Royans : « Nous sommes dans des territoires ruraux et montagneux, où le raccordement coûte très cher : ça n'intéresse pas les opérateurs privés, témoigne Bernard Pérazio, président de la communauté de la Bourne à l'Isère. Ça me rappelle les années 60 et 70 quand on a amené l'eau potable ou le téléphone automatique... »
Artères en fibre optique
D'où les investissements publics en faveur de la fibre. Le projet en cours consiste à mettre en place un « réseau structurant », constitué d'artères en fibre optique, ces « tuyaux » de verre plus fins qu'un cheveu capables de transmettre des données à la vitesse de la lumière, sans limitation de débit. C'est à partir à partir de cette colonne vertébrale (1 800 km de fibres) qu'un opérateur privé va, par délégation de service public, installer le « réseau capillaire » qui irriguera le territoire jusqu'à la limite de propriété publique/privée. Le raccordement final sera effectué au moment où l'usager (particulier, entreprise ou collectivité) souscrira un abonnement auprès d'un fournisseur d'accès internet.
Côté calendrier, « la signature de la délégation de service public avec l'opérateur qui devra concevoir, raccorder et maintenir l'ensemble du réseau de desserte doit intervenir fin avril début mai », précise Damien Michallet, vice-président du conseil départemental en charge du développement numérique. Les premiers branchements devraient quant à eux être opérationnels début 2017. D'ici 2021, près de 340 communes (sur 533) devraient être connectées, avec un rythme de 55 000 prises par an. Et toute l'Isère en 2025.
Marianne Boilève
Qui finance quoi ?
Emanation du Plan France Très Haut Débit adopté en 2013 par le gouvernement, la stratégie numérique du Département s'articule autour de deux priorités : le développement des usages et des technologies numériques dans le cadre des compétences départementales et la volonté de doter l'Isère d'une infrastructure de réseau numérique très haut débit sur l'ensemble du territoire. Mais tout cela coûte de l'argent : plus de 400 millions d'euros, dont 340 pour la désserte et la distribution de près de 246 500 foyers et 60 000 entreprises.L'opérateur retenu dans le cadre de la délégation de service public devra prendre en charge un bon tiers des investissements. Le financement public prévisionnel n'en atteint pas moins 270 millions d'euros. L'Etat, la Région et l'Europe vont mettre la main à la poche (170 millions), mais il reste près de 95 millions d'euros à trouver. D'où l'idée de proposer aux intercommunalités de participer à l'effort collectif.
Vingt-sept intercommunalités partenaires ont donc pris une compétence « télécom » et signé avec le Département un pré-accord de principe actant le mode de financement des installations (à 50-50). Pour certains territoires, l'engagement est loin d'être neutre (entre 100 et 130 000 euros en 2015 pour le Trièves, 170 000 pour la communauté de communes du Pays de Saint-Marcellin...), mais les élus assument : « Il s'agit d'un choix budgétaire douloureux, mais si notre territoire n'a pas la fibre alors que les autres alentour l'ont, les entreprises partiront », a ainsi déclaré Gérard Dangle, adjoint au maire de Mens, lors d'un conseil communautaire consacré au sujet. Un argument largement partagé dans d'autres territoires.
MB
Lexique
ADSL : technique de communication numérique qui permet d'utiliser une ligne téléphonique pour transmettre et recevoir des données numériques de manière indépendante du service téléphonique conventionnel.Débit : quantité de données numériques transportée par seconde sur un support (fil de cuivre ou fibre optique)
Fibre optique : fibre en verre transmettant les données à la vitesse de la lumière, sans limitation de débit.
Haut débit : débit compris entre 512 kilobits et 30 mégabits par seconde
Très haut débit : débit généralement considéré comme supérieur à 30 mégabits par seconde.
RIP : réseau d'initiative publique.Wifi : solution hertzienne offrant des débit importants via des infrastructures légères, mais très sensibles aux obstacles (relief, bâti, végétation...).
Zone blanche : zone non desservie par le réseau de télécommunication (internet ou mobile).