L'ode à la noix
Le puzzle n'a pas été simple à reconstituer. En 80 ans d'existence, l'appellation noix de Grenoble a tissé son histoire avec de multiples fils, hérités des heures de gloire aussi bien que de l'ordinaire et des périodes obscures. Il y eut des coups d'éclat, bien sûr, comme l'adoption du décret-loi de juin 1938 qui a consacré la première AOC fruitière de France ou la garantie d'un prix minimum en 1962, mais aussi « les temps troubles de la guerre », le gel de 1956, la tempête de 1982 ou l'apparition de nouveaux fléaux sanitaires. A cette « grande » histoire, se mêlent les fibres invisibles de la petite, celle du quotidien, du prosaïque, toutes ces chroniques paysannes qui, dès la fin du XIXe siècle, attestent de la prise en compte des « bonnes pratiques », des inventions de bricoleurs géniaux, des audaces des premiers négociants-importateurs, des premiers syndicats de producteurs...
Destin d'une vallée
Toutes ces histoires, les petites et la grande, sont aujourd'hui racontées avec force outils, pallox et documents d'époque dans une passionnante exposition présentée au Grand séchoir de Vinay. Des débuts de la spécialisation du territoire dans la culture de la noix aux plus récents débats sur l'avenir de l'AOP (introduction ou non de la variété Fernor dans le cahier des charges de l'appellation, préoccupations environnementales...), cette rétrospective fouillée retrace en six grandes périodes la « belle histoire » d'un fruit qui a transformé le destin de toute une vallée.
Pour l'écrire, Marion Carcano, la directrice du Grand séchoir, a fait appel à un spécialiste de l'histoire paysanne et rurale, Edouard Lynch, professeur d'histoire contemporaine à l'université Lumière Lyon 2. « Nous connaissons des bribes d'histoire locale, mais il n'y a jamais eu de recherche universitaire sur l'histoire de la noix de Grenoble en tant que telle, explique-t-elle. L'intérêt du travail d'Edouard, c'est qu'il met en perspective l'histoire locale et la replace dans un contexte bien plus large. »
Dès le départ, « un truc » intrigue l'historien : « Comment les représentants d'une petite production comme la noix de Grenoble parviennent à décrocher une AOC par décret-loi dès 1938 ? » L'événement - car c'en est un - est d'autant plus incroyable qu'à l'époque, seuls le roquefort, quelques vins et de rares eaux-de-vie bénéficient d'une appellation d'origine, précieux bouclier forgé par les pouvoirs publics pour les protéger contre les fraudes.
Pour élucider le mystère, Edouard Lynch se plonge dans les annales, les bulletins techniques, les brochures... Il fouille dans les archives, questionne la mémoire des anciens, discute à bâton rompu avec les acteurs de la filière. A force de s'entrecroiser, la petite et la grande histoires se construisent jusqu'à se transformer en épopée territoriale. Celle-ci démarre à la fin du XIXe siècle, lorsque le Dauphiné commence à se spécialiser dans la culture de la noix, suite à l'effondrement de la culture de la vigne et du mûrier. A l'époque, l'essor des transports ferroviaires et maritimes ouvrent de nouveaux débouchés à une production à la notoriété encore très modeste. Le marché des Etats-Unis, « peuplés pour partie de migrants d'Europe du Nord traditionnellement consommateurs de noix », fait figure d'Eldorado. Mais pour livrer en temps et en heure cette clientèle réputée exigeante, il faut s'organiser. Sous l'impulsion de l'administration et des élus locaux, les producteurs se regroupent, les premiers syndicats émergent, les négociants-exportateurs orchestrent. Déjà...
« Hasard historique »
Arrive la guerre de 14, qui déstabilise la belle mécanique. De nouveaux marchés se dessinent, il faut répondre à la demande. En 1929, la profession crée la première coopérative de noix du territoire, qui servira de modèle aux autres départements. Elle s'efforce aussi de lutter contre les abus et les premières usurpations dont est victime la « véritable noix de Grenoble ». L'enjeu est de taille : entre 40 et 60% de la production sont destinés à l'export. La toute jeune Fédération des syndicats producteurs de noix envisage « la définition d'une zone géographique et la protection d'un nom déjà célèbre [...] pour défendre la renommée de la production ». Edouard Lynch évoque un « processus très bizarre », une sorte de « hasard historique » qui aboutit à un processus de labellisation et, dans la foulée, à la création de l'appellation d'origine contrôlée (AOC) noix de Grenoble le 17 juin 1938. « C'est un acte politique du gouvernement Daladier, souligne le chercheur. A l'époque, les députés et les sénateurs de l'Isère ont joué un rôle important pour fourguer ce décret-loi dans le train législatif. »
En contrepoint du récit historique, l'exposition du Grand séchoir met l'accent sur les progrès techniques qui ont fait évoluer la filière durant des décennies. Sont aussi bien évoqués « les cours techniques de greffage et de traitement des maladies institués dans la plupart des communes » (1) que les inventions des agriculteurs eux-mêmes qui, dans l'ombre anonyme de leurs vergers, ont mis au point machines et systèmes ingénieux pour améliorer la qualité ou faciliter les récoltes. Une frise de photos anciennes montre les premières innovations, comme le pulvérisateur Mils, tiré par un cheval (1936), les premiers « secoueurs » et autres ramasseuses aux allures de chars d'assaut. Sont également exposés les plans de la fameuse automotrice de Louis Boucher, Géotrouvetou génial dont la machine faisait de travail de cinquante personnes dans une campagne dépeuplée par l'exode rural.
Mutation perpétuelle
Chacun à leur manière, tous ces documents et ces objets « éclairent la complexité d'une filière agricole qui s'est construite dans un contexte économique en perpétuelle mutation », rappelle Patrice Ferrouillat, maire de Cognin-les-Gorges et président de l'organisme de gestion du Grand séchoir. Une mutation toujours d'actualité. Les questions posées aujourd'hui aux différents acteurs de la filière, par l'évolution du marché comme par des collectifs d'habitants qui mettent en cause certaines pratiques agricoles, démontrent que « la filière ne peut pas vivre hors sol ». L'interprofession en est consciente et travaille depuis l'an dernier à décrisper les rapports avec les riverains. « Aujourd'hui, on a plusieurs soucis, reconnaît Yves Borel, le président du comité interprofessionnel de la noix de Grenoble (CING). A la rentabilité s'ajoutent les problèmes environnementaux. Il est important que la profession trouve des solutions et qu'un dialogue s'instaure avec les associations. » L'exposition du Grand séchoir est une excellente entrée en matière.
Marianne Boilève
(1) La noix en France, Paul Méjan, Revue de géographie alpine (1934).
Journées du patrimoine / Les 21 et 22 septembre, le parc du Grand séchoir accueille une exposition d'anciens matériels.Ramasseuses à noix d'hier à aujourd'hui
Dans les années 70 s'ouvre une ère de mécanisation sans précédent. Avec la spécialisation des exploitations et la pénurie de main-d'œuvre, les producteurs de noix ont besoin de machines. Longtemps, les industriels se sont désintéressés de ce marché très spécifique. Quelques bricoleurs géniaux, comme Louis Boucher, ont alors pris les choses en main, concevant leurs propres matériels ou adaptant ceux d'autres filières. A l'occasion des Journées du patrimoine, le Grand séchoir présente six de ces engins qui ont « révolutionné la récolte », notamment une ramasseuse Cacquevel, conçue au départ pour les pommes à cidre mais adaptée au ramassage des noix ou, sa presque contemporaine, la fameuse ramasseuse Boucher (1968), première machine automotrice à conducteur assis. Les visiteurs pourront également admirer deux ramasseuses Rousset, ainsi qu'une machine mystère, prêtée par Maurice Champon, grand maître de l'association Les Objets d'Antan. Exposition gratuiteMusée ouvert tout le week-end (21 et 22 septembre) de 10h à 18h.Gratuit
La noix de Grenoble - Une belle histoire : 80 ans d'appellation d'origine
Exposition réalisée grâce aux recherches d'Edouard Lynch, professeur d'histoire contemporaine à Lyon 2 (Laboratoire d'études rurales), aux témoignages et aux prêts des acteurs de la filière (producteurs de noix, CING, Senura, Sica noix, entreprises, coopératives...).Le Grand séchoir705, route de Grenoble à Vinay
Ouvert tous les jours (sauf le lundi) de 10h à 18h jusqu'au 31 octobre, puis de 14 h 30 à 17 h 30 en basse saison (de novembre à mars - fermeture en janvier).Plein tarif : 4,50 euros / tarif réduit : 3,50 euros - Gratuit pour les moins de 10 ans.
Tel : 04 76 36 36 10.