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Peinture

La campagne secrète de Jean Couty

Le musée de Bourgoin-Jallieu présente, jusqu'au 1er mars, une cinquantaine de toiles et de dessins du peintre Jean Couty, évoquant les paysages et les scènes paysannes d'une campagne dauphinoise lumineuse.
La campagne secrète de Jean Couty

Une route de campagne qui se perd à force de vouloir toucher le ciel. Des corps solides, ployant sous l'effort. Un homme, torse nu, contemplant d'un œil sévère son troupeau. La touche est rude, vigoureuse, presque rustique, à l'image d'une campagne simple et vivante que le peintre Jean Couty s'est plu à représenter trente ans durant, presque en secret. De prime abord, son trait n'est pas « séduisant ». Ses scènes, ses paysages, ses personnages trahissent la sueur, le labeur, l'âpreté d'une vie qui n'a rien de bucolique. On sent la brûlure du soleil sur le dos courbé du paysan, le poids du fagot sur l'épaule, l'odeur des bêtes à l'écurie, l'inconfort d'une paire de sabot. On retrouve l'expression d'un peintre connu pour son travail inspiré par l'humain, le labeur des hommes de son temps.

Originaire de Lyon, architecte de formation, Jean Couty a toute sa vie représenté le tumulte des villes, les banlieues industrielles, le travail des ouvriers, en usine ou sur les chantiers. En témoin de son époque bâtisseuse, il a peint les grues, les engins, les ferrailles des chantiers de construction, celui de l'auditorium de Lyon (toile donnée en 1980 au musée d'art moderne de la ville de Paris) comme celui d'une autoroute ou du métro. Et taisait pendant ce temps une autre peinture inspirée du monde rural, plus intime, présentée pour la première fois au musée de Bourgoin-Jallieu.

Juste et humain

Réunis dans le cadre de l'exposition « Paysages et paysans en Nord-Isère », les toiles, pastels et dessins, pratiquement tous prêtés par la famille ou issus de collections privées, « racontent » la campagne avec le même langage juste et humain. On retrouve cette peinture au couteau, cette pâte épaisse, ce geste rapide, ces aplats de couleurs vives qui font de Jean Couty, homme des villes, le fin observateur d'un monde en train de disparaître. Le laboureur, le semeur, le forgeron ont depuis laissé la place aux machines, la mosaïque des champs a été remembrée, les fermes ont souvent perdu leur vocation première pour devenir « résidence », principale ou secondaire. Restent ces toiles, « ces paysages à la perspective atmosphérique donnant une impression d'infini où la terre semble rejoindre le ciel et se fondre en lui », comme l'écrit Brigitte Riboreau, directrice du musée de Bourgoin-Jallieu. Des paysages que Jean Couty découvre grâce à son épouse Simone, qui possède une maison familiale à Culin.

Pendant des années, entre deux voyages, Jean Couty arpente cette campagne en pleine mutation, l'observe, la dessine. Il engrange sur le motif, note ses impressions. Le voilà qui « croque » une route de campagne, une cour de ferme, la récolte du tabac, un lieudit, un troupeau à la chôme, un paysan gardant ses vaches, une austère femme au fagot égrainant son chapelet. Ces dessins, ces esquisses, au crayon ou au feutre, alimentent par la suite le travail en atelier... et nous permettent de comprendre, vingt ans plus tard, sa façon de travailler : « Sur place, je parcours la nature, je regarde, je dessine et je prends des notes. Je m'emplis d'impression, expliquait-il en 1964. Si je restais trop longtemps, je n'en ferais rien. Je serais absorbé par l'atmosphère ambiante, je m'éparpillerais avec la lumière qui change. J'ai besoin de tout se qui se passe par ma lumière intérieure. Et c'est dans mon atelier que je recrée. »

Campagne archétypale

Au tout début de sa carrière, dans les années 30, Jean Couty se disait « fauve, et farouchement, et sincèrement ». A-t-il seulement oublié cette identité originelle ? A contempler la couleur, pure, franche, violente parfois, de ses champs de colza ou de ses paysages d'automne, sûrement pas. Il ne s'affranchit pas moins des écoles, celle des fauves comme celle de Courbet, et s'attache à se « dégager de toute formule » pour trouver sa voix propre, celle de la contemplation et de l'émotion première. De fait, la campagne dauphinoise qu'il peint devient archétypale. Elle est le reflet d'un réel, d'une époque, de saisons qui se succèdent, mais dit bien plus que cela. Elle raconte la façon dont les hommes modèlent un paysage au point de faire corps avec lui. A l'image de cette toile de 1976, La culture, représentant un paysan ployé sur sa terre, la jambe de son pantalon se confondant presque avec le sillon de son champ.

Marianne Boilève

 

Jean Couty - Paysages et paysans du Nord-Isère
Au musée de Bourgoin-Jallieu, 17 rue Victor-Hugo, jusqu'au 1er mars. Tel : 04 74 28 19 74.
Exposition ouverte du mardi au dimanche (sauf jours fériés), de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h.

 

 

 

Jean Couty, peintre du temps présent

Né à Lyon, Jean Couty (1907-1991) a toujours été  un homme de son temps. Et comme il a traversé plusieurs époques, sa peinture témoigne des bouleversements de tout un siècle. Prix d'archéologie en poche, il entre à l'école d'architecture de Lyon en 1927 et suit en parallèle des cours aux Beaux-Arts de Paris, sur les conseils de l'architecte Tony Garnier. Paris l'attire. En 1937, il y expose ses premières toiles. Mais la guerre le rattrappe ; il choisit rapidement son camp. En 1940, il réalise le premier dessin de la Résistance dans les Temps Nouveaux avec, en exergue, ce vers de Verlaine : « L'espoir luit dans l'étable comme un brin de paille dans l'étable.» Ces temps troublés lui inspireront des œuvres marquantes, comme Le calvaire, qui représente la rafle des Juifs en plein cœur de Lyon, ou, quelques années plus tard, Le partage du pain, le premier repas d'un homme revenu de l'enfer des camps.
Internationalement reconnu, l'artiste s'inspire de ce qui l'entoure. Il peint son quartier, l'île Barbe, sa ville, surtout Fourvière et la cathédrale Saint-Jean. Sa formation classique le porte à s'intéresser également aux églises romanes de France. Mais pas seulement. Jean Couty peint les femmes et les hommes qui croisent sa route et qu'il côtoie au cours de ses voyages. Célèbres ou anonymes, Bocuse ou ouvrier, homme de théâtre, musicien, écrivain, fille de joie, paysan ou manœuvre, scènes urbaines, chantiers, marines ou villages, pas un paysage, pas un visage, pas un corps que l'humanisme de l'artiste ne trouve digne d'intérêt. D'où une œuvre riche, multiforme, qui témoigne d'un temps présent en perpétuel changement.
MB