La Chartreuse organise sa première journée de l'herbe
L'herbe, cela fait des années que les éleveurs de Chartreuse s'y intéressent. Car chez eux, comme chez la plupart des agriculteurs de moyenne montagne, les prairies naturelles constituent une ressource dont la gestion impacte fortement la viabilité et l'autonomie des exploitations, surtout dans un contexte foncier difficile, aggravé par des aléas climatiques fréquents. Le problème, c'est qu'avec l'intensification des systèmes d'élevage, les stratégies fourragères (fourrages cultivés et/ou récoltés, modification de la qualité des prairies par épandage d'engrais...) se sont souvent construites au détriment des connaissances sur la gestion de l'herbe proprement dite. D'où l'idée, développée par l'association des agriculteurs de Chartreuse (AAC) en 2013, de permettre aux agriculteurs de mieux valoriser les systèmes herbagers. Une préoccupation que l'on retrouve un peu partout dans les massifs isérois, de Belledonne en Vercors, en passant par le Trièves ou la Matheysine.
Depuis deux ans, des « formations herbe » ont ainsi été dispensées dans chacun des massifs, combinant apports théoriques et observations sur le terrain. Mais ces séances n'ont été suivies que par un petit nombre d'éleveurs, sans trop essaimer alentour... Pourtant le besoin est là. « La plupart des éleveurs se demandent comment améliorer leur autonomie alimentaire, et donc comment valoriser leurs prairies, comment les entretenir ou les rénover lorsqu'elles sont dégradées », témoigne Mathilde Vial, d'Isère conseil élevage. Conscients de cette demande, l'AAC et le parc naturel de Chartreuse ont proposé d'organiser une « Journée de l'herbe », et d'y associer l'ensemble des acteurs concernés par la thématique, de l'agriculteur au chercheur, en passant par les organisations et les réseaux professionnels locaux. Une première en Isère.
Echanges d'expérience
Concrètement, la journée du 9 avril aura lieu à Merlas, dans l'Earl des Crêtes, un élevage spécialisé dans la transformation fromagère. Elle se déroulera comme une journée technique classique, alternant ateliers pratiques et démonstrations de matériel. On pourra s'initier au « diagnostic prairie » (repères "vie du sol", plantes indicatrices, fertilisation organique...), actualiser ses connaissances sur l'entretien mécanique (quel matériel utiliser en fonction du type de prairie et du travail à faire) ou apprendre comment rénover des prairies dégradées (matériel, étapes, choix des espèces à semer...). Le réseau des Cuma ayant été mobilisé pour l'occasion, il y aura des démonstrations de matériel (herse-étrille, ébouseuse...). Le grand intérêt de ces ateliers provient de ce qu'ils croiseront interventions de techniciens et paroles d'agriculteurs ayant expérimenté ou mis en place des techniques nouvelles. « L'idée première, c'est de ne pas être dans l'expertise descendante, explique Laurent Fillion, en charge de la mission agriculture du parc de Chartreuse. Nous tenons à mettre en avant les témoignages du terrain, de façon à ce que le transfert de savoir-faire puisse réellement s'opérer. »
Autre originalité de la journée : l'approche globale et multigéographique de la thématique « herbe ». Abordée par des Isérois et Savoyards, la question sera traitée sous tous ses aspects, à la fois techniques et agronomiques certes, mais aussi économiques et environnementaux. On y abordera tout autant la conduite d'élevage, la régénération des prairies et l'entretien des zones pastorales, que l'autonomie fourragère, les coûts de production, les liens avec l'apiculture, la lutte contre le campagnol ou la possibilité de développer de nouvelles sources de revenus avec la création d'une filière locale de production de semences locales. Ce sera également, pour la MSA, l'occasion de faire le point sur les bons réflexes en matière de prévention des risques professionnels, et plus particulièrement de accidents liés à la mécanisation de montagne et de pente.
Marianne Boilève
Consulter le programme de la journée de l'herbe en Chartreuse
Semences sauvages locales : une filière à développer ?
Pour restaurer des espaces détériorés, rien de tel que les espèces locales. L'Irstea (anciennement Cemagref) s'intéresse depuis longtemps aux enjeux de la revégétalisation des terrains malmenés par les travaux de terrassement et d'aménagement d'altitude (stations de ski, urbanisation, remontées mécaniques, pistes pastorales ...). Dès le milieu des années 80, les chercheurs ont orienté leurs travaux sur le « rétablissement des dynamiques naturelles au sein des écosystèmes issus de la revégétalisation ». On est ainsi progressivement passé d'une logique de « reverdissement » à une démarche de réhabilitation, faisant intervenir aussi bien l'action de l'homme (amélioration des techniques, mélanges de semences adaptées à l'altitude...) que celle des troupeaux dans le processus de recolonisation des espaces par les espèces locales. Adaptées aux sols superficiels pauvres d'altitude, ces espèces natives intéressent beaucoup les scientifiques. A tel point qu'en 2012 est né le projet Alp'Grain, un programme franco-italien, qui vise à évaluer la pertinence et la faisabilité de la création d'une filière de récolte de semences locales dans les Alpes françaises et italiennes.MarchéL'objectif de ce projet est double. Il s'agit à la fois de revégétaliser les prairies de façon durable, mais aussi de fournir une nouvelle source de revenu aux exploitations agricoles, en associant les agriculteurs de montagne rhônalpins et valdotins. De semblables initiatives ont été lancées en Haute-Savoie ou dans les Pyrénées, conduisant à la production de semences sauvages. L'Isère ne pourrait-elle pas se lancer dans l'aventure ? Un marché potentiel existe (des administrations locales, des stations de ski et des aménageurs ont marqué leur intérêt), des test de faisabilité ont été réalisés, ainsi qu'un travail sur le cadre juridique d'une telle opération. Ne manque plus qu'à convaincre de futurs producteurs. C'est ce que tentera de faire, au cours de la journée de l'herbe de Chartreuse, Eva-Maria Koch, chercheuse à l'Irstea et porteuse du projet Alp'grain.MB