La chasse à la loupe
Sur le plan technique, rien à dire. Le schéma départemental de gestion cynégétique est un modèle du genre. C'est au niveau des perspectives que les chasseurs isérois calent. Conjuguée aux évolutions sociétales, cette absence de « projet politique fédéral » n'est pas sans conséquence sur le lent délitement des effectifs de la Fédération départementale des chasseurs (44 000 adhérents dans les années 70 ; 18 000 aujourd'hui). Et malgré la volonté affichée de sortir de leur « isolement », les chasseurs ne parviennent pas à inverser la tendance. De multiples opérations séduction ont été engagées en direction du grand public (ouverture des cabanes de chasse aux cavaliers et aux randonneurs, Cyné-Rando, un Dimanche à la chasse...), mais les résultats sont maigres : le nombre de nouveaux licenciés a beau augmenter chaque année, il ne compense pas les pertes. Même constat du côté de la société civile qui ne voit toujours pas les chasseurs d'un très bon œil. D'où l'idée de Jean-Louis Dufresne, président de la Fédération départementale des chasseurs de l'Isère (FDCI), de prendre le problème à l'envers : « Plutôt que d'essayer de « recruter » de nouveaux adhérents, commençons par faire évoluer notre projet associatif de façon à mieux répondre aux aspirations des chasseurs. Aujourd'hui, nous n'avons pas d'orientation politique à proprement parler. Il est temps d'entamer une réflexion sur ce que nous sommes pour faire évoluer notre projet tout autant que le regard de la société sur nous. »
Démarche ouverte
Pour l'accompagner dans cet ambitieux chantier, la FDCI a fait appel à Pacte, un laboratoire de recherche en sciences humaines et sociales basé à Grenoble. Une première en France. Repéré pour son travail de « suivi-évaluation » du programme Leader en Belledonne, Pacte a en effet proposé à la Fédération de répondre à sa problématique de recrutement et de fidélisation en étudiant les pratiques, les attentes et les motivations des chasseurs isérois, mais aussi la place de la chasse et des chasseurs en Isère. Une démarche innovante et largement ouverte, qui combine questions d'ordres sociétal et cynégétique, témoignages de chasseurs et non-chasseurs. « Le monde cynégétique est le monde de l'entre-soi, observe Coralie Mounet, chercheuse au laboratoire Pacte et pilote du projet avec Estelle Lauer, ingénieure projet en charge de la prospective à la FDCI. Là, il s'agit de co-construire un projet associatif, en effectuant des aller-retour en permanence avec les chasseurs et les cadres de la chasse, mais en allant aussi chercher des réponses au-delà. »
Les questions se posent par dizaines. Issues d'un « processus participatif » auquel ont été associés les élus du conseil d'administration et le personnel de la FDCI, elles seront soumises à 150 chasseurs de tous horizons. Qui sont-ils ? Quelles sont leurs pratiques ? De quels savoirs particuliers sont-ils détenteurs ? Pourquoi sont-ils si attachés à leur territoire ? Quel est le profil des nouveaux adhérents ? Sont-ils plus « consommateurs de territoire » que gestionnaires, comme pouvaient l'être leurs aînés ? Quelles sont les relations entre les chasseurs et leur Fédération ? Comment se passent les échanges avec les autres « usagers des espaces naturels » (agriculteurs, randonneurs, scolaires...) ? Quels points communs avec le « mode de la protection de l'environnement » ? Depuis plusieurs mois, les chercheurs-enquêteurs, porteurs d'un regard extérieur et neutre, arpentent le terrain à la rencontre des chasseurs. Objectif : dresser un état des lieux de la chasse en Isère, sorte de portrait en plein et en creux destiné à alimenter les réflexions collectives autour du futur projet associatif. « Nous avons essayé de partir de certaines situations que nous ne comprenions pas, explique Estelle Lauer, ingénieure projet en charge de la prospective à la FDCI. Nous nous retrouvons parfois face à des situations de blocage qui ne devraient pas être. Pourquoi ? Y a-t-il des étapes ou des passages obligés pour faire entendre la voix des gens de terrain ? Où ça se joue ? » C'est ce que les chercheurs vont tenter de déterminer. Jean-Louis Dufresne s'attend à ce que les résultats de ces enquêtes de terrain, qui seront rendus publics en 2016, « bousculent les idées de tout un chacun, car tout corps a ses œillères ». Mais le président de la FDCI espère que ce travail de longue haleine permette à la FDCI de mieux répondre aux attentes des chasseurs tout en faisant évoluer le regard de la société civile. A la chasse, on appelle cela « faire coup double ».
Marianne Boilève
Le tour de Plaine de la FDCI sur terredauphinoise.fr