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Chasse

La chasse est-elle un loisir comme un autre ?

L'accident mortel de Revel relance le débat sur la coexistence de chasseurs et non-chasseurs sur une même zone. Du droit de chasser au droit à balader en sécurité, les arguments des deux parties s'opposent. Comment s'entendre?
La chasse est-elle un loisir comme un autre ?

L'accident de chasse qui a coûté la vie à un étudiant sur un sentier de randonnée très fréquenté de la commune de Revel, samedi 10 octobre, relance le débat sur la présence de chasseurs et de non-chasseurs, au même moment, sur un même territoire. Les premiers arguant qu'ils ne font que pratiquer « une activité de loisir comme une autre », les autres ne comprenant pas que l'on puisse mourir en allant cueillir des champignons. Au-delà de la douleur et de l'émotion légitime que suscite un tel drame, il est utile de penser la question, au demeurant complexe, en dépassant les clivages de type pour ou contre la chasse.

Rapport singulier à la nature

 

Commençons par un petit rappel historique. Sous l'Ancien Régime, en dehors de rares chasses populaires ou de droits accordés à quelques roturiers moyennant finances, la chasse était un plaisir de gentilhomme et une prérogative seigneuriale. La Révolution ayant aboli les privilèges, la chasse s'est démocratisée, devenant une activité populaire praticable avec un permis, sans pour autant avoir le statut de droit fondamental. Aujourd'hui, pour certains chasseurs, la chasse est un loisir ; pour d'autres, c'est un sport. Mais est-ce un loisir ou un sport comme un autre ? « Oui, dans la mesure où la chasse a un droit de cité au même titre que toutes les activités, analyse Coralie Mounet, chercheure au CNRS associée au laboratoire Pacte (1), qui a tenu à exprimer sa douleur face au drame de Revel avant de se prononcer en tant que chercheure. Comme les autres usagers, les chasseurs viennent chercher dans les espaces naturels une proximité avec la nature, la faune sauvage, les paysages. Mais la particularité vient de la question de l'arme qui apporte un rapport singulier à la nature, à la faune sauvage et aux autres. Pour un chasseur, avoir un arme, c'est normal. Pour certains naturalistes, c'est incompatible. Ces postures relèvent de deux éthiques de conviction difficilement conciliables. »

Là, où le débat se complexifie, c'est que la chasse est la seule activité de loisir à laquelle est dévolue une mission de service public avec obligation de résultat. La « loi chasse » de 2012 confie en effet aux chasseurs un rôle en matière préservation de la faune sauvage, de ses habitats et de gestion de la biodiversité. « Ce sont souvent les seuls à prendre soin des territoires ordinaires, souligne Coralie Mounet. En dehors des espaces protégés, comme les parcs naturels, personne n'est missionné pour s'occuper du patrimoine naturel ordinaire. La particularité de cette activité tient au fait que les chasseurs, non seulement paient pour gérer ce patrimoine (2), mais qu'en plus, s'ils ne remplissent pas leurs engagements, ils sont pénalisés. » Ce sont notamment eux qui, à travers leurs fédérations, doivent indemniser les agriculteurs victimes de dégâts de gibier.

Zone de non-chasse

Dans un tel contexte, quid du rapport aux autres usagers de la nature, randonneurs, cueilleurs de champignons ou sportifs ? Faut-il interdire de chasse ou de balade certains secteurs, comme le préconisent les ultras dans chacun des deux camps ? Il existe déjà, dans certains département, un jour de non-chasse institué par le préfet. En Isère, c'est le vendredi. Pourquoi pas le dimanche ? Parce que les chasseurs ne pourraient pas tenir leurs engagements en matière de chasse obligatoire (5 000 sangliers et 6 000 chevreuils en Isère par exemple), explique la Fédération départementale de la chasse. Cette logique comptable devrait cependant être abandonnée dans la commune de Revel. Vendredi dernier, l'ACCA et la mairie ont convenu de la nécessité de mettre en place « une zone de non-chasse en battue, qui inclura le site de l'accident et au-delà ». Ailleurs, il va falloir trouver autre chose. Et commencer par apprendre à se connaître, à défaut de pouvoir se comprendre. Car, comme le fait remarquer Sébastien Persico, président de l'ACCA de Saint-Martin-d'Hères, « nous sommes bien conscients des risques, mais les promeneurs ne le sont pas forcément. Et on ne peut pas les obliger à porter un gilet fluo comme les chasseurs...»

Marianne Boilève

(1) Pacte (Politiques publiques, action politique, territoires) est une unité mixte de recherche du CNRS et de l'Université de Grenoble qui rassemble les politistes, les géographes et les urbanistes, ainsi que des sociologues du site grenoblois. Elle accueille aussi des économistes, des juristes et des historiens.
(2) La législation prévoit que chaque chasseur s'acquitte tous les ans d'une « redevance cynégétique » afin que son permis de chasse soit validé pour l'année en cours, d'une cotisation fédérale pour la fédération départementale des chasseurs, ainsi que d'une cotisation particulière s'il chasse le grand gibier (cerfs, chevreuil, chamois...)