La concurrence déloyale nuit gravement à l'agriculture
L'agriculture intéresse-t-elle vraiment les élus ? Mercosur(1), Ceta(2), Egalim, Plan loup : leurs décisions engagent. Et pourtant, vendredi dernier, seuls deux parlementaires, la députée Monique Limon et le sénateur Guillaume Gontard, ont répondu à l'invitation du Conseil de l'agriculture départementale de l'Isère (CAD) pour échanger sur les sujets agricoles.
La rencontre s'est déroulée vendredi 19 juin en Belledonne, au Gaec Rebuffet des Crets, où Jacqueline Rebuffet, secrétaire générale de la chambre d'agriculture de l'Isère, et son fils exploitent une ferme familiale en agriculture biologique dans la tradition d'une économie montagnarde.
La contractualisation pose problème
La loi Egalim semble faire l'unanimité autour de son imperfection. « On peine à trouver un équilibre dans les relations commerciales ainsi que des remontées financières », avance Jérôme Crozat, le président de la FDSEA Isère. Il en profite pour tirer la sonnette d'alarme quant à la stratégie de l'industriel Danone, qui ne cesse de réduire ses volumes de production à Saint-Just-de-Claix. « Pour produire ailleurs ? », interroge le syndicaliste. Il dénonce également la contradiction de la restauration hors domicile dont les marchés demeurent régis par le critère du moins disant. La contractualisation pose toujours problème. « Nous avons vu que ça ne marche pas comme souhaité et écrit », reconnaît Monique Limon qui annonce qu'une commission d'enquête sur la loi Egalim rendrait ses conclusions à l'automne. Ce qui fait dire à Robert Duranton, vice-président du Département en charge de l'agriculture : « Les producteurs n'en ont pas profité et le consommateur a payé ». La députée fait aussi valoir la possibilité de saisir la DGCCRF(3), mais dans l'assemblée rares sont ceux qui y voient une réelle dissuasion.
La boîte de Pandore
Jean-Claude Darlet, le président de la chambre d'agriculture, indique combien les textes en cours de préparation peuvent être funestes pour l'agriculture, à l'image de l'arrêté sur les phyto et des distances d'épandage en cours de rédaction. « On augmente encore le niveau de distorsion par rapport à la concurrence d'autres pays », prévient-il.
Jérôme Crozat va plus loin en pointant les calamités agricoles, les pertes de récoltes et « les charges qui s'ajoutent aux coûts de production, sans pouvoir les répercuter sur les prix de vente ». Il ajoute : « Nous sommes dans l'attente d'un retour financier rapide ou alors la France est en train de revoir son système : les élus souhaitent-ils abandonner l'agriculture et s'approvisionner ailleurs, comme le laisse penser l'accord commercial sur le Mercosur ? »
Le sénateur Guillaume Gontard se demande aussi comment la France peut « accepter des traités de libre-échange qui vont à l'encontre » des efforts faits par l'agriculture française, lesquels répondent aux attentes sociétales. Le Mercosur, Monique Limon est aussi contre et l'a fait savoir dans le cadre d'une tribune signée avec d'autres députés. Cependant, l'accord ne sera pas ratifié par les parlementaires français. Il passera directement devant le Conseil européen et les députés européens. En revanche, Monique Limon a annoncé qu'elle allait voter (ce mardi 23 juillet) en faveur du Ceta pour lequel elle fait une différence, assurant qu'il respecte les normes sanitaires et européennes.
Le marché européen et son pouvoir d'achat intéressent hautement le continent américain. « On ouvre la boîte de Pandore », estime Jérôme Crozat. « Les pays utilisent toutes les portes d'entrée pour venir en Europe », renchérit Robert Duranton. Et pour Eric Chavrot, président de la coopérative Dauphidrom, même l'industrie agroalimentaire française ne peut faire face à ce type de concurrence en raison d'un défaut de compétitivité lié aux coûts de production.
Situations de crises
L'occasion de recentrer le débat à l'échelle territoriale, où l'on comprend tout le travail de reconstruction des filières conduit en Isère, avec parfois des logiques qui s'éloignent pour se compléter. Mais ce qui étonne les membres du CAD, c'est le peu d'intérêt de la ville de Grenoble et de la Métro pour l'action de la chambre d'agriculture. « Nous travaillons bien ensemble sur le Plan alimentaire territorial », souligne pourtant Jérémy Jallat, représentant des JA. « Nous sommes ouverts et nous souhaitons travailler avec ces collectivités », insiste Jérôme Crozat.
Le dernier sujet abordé par les membres du CAD est celui des calamités agricoles et de l'aide aux sinistrés. Les JA et les personnes les plus touchées réclament une année blanche pour leurs cotisations sociales et fiscales. Pour Cerfrance, il y aurait une possibilité que s'applique l'assiette forfaitaire et provisoire telle qu'elle est pratiquée dans le cadre d'une installation, afin « de sortir de la moyenne tirennale », comme le précise Romain Lecomte, de Cerfrance. La MSA penche plutôt pour l'option N-1 ou la modulation des charges. A préciser.
La DDT donne rendez-vous à tous les acteurs le 28 août, en préfecture, dans le cadre du premier Comité climatique sanitaire, économique et social, afin d'élaborer un plan d'action en cas de renouvellement de ces situations de crise. « Comme dans toutes les crises, il y a des choses à faire en urgence et d'autres sur le moyen et long terme. Même si nous nous y mettons tous ensemble, il y aura toujours des différences de traitement », signale Jean-Claude Darlet. Le débat sur le système assurantiel n'est pas prêt d'être clos, la FNSEA penchant pour intégrer l'assurance récolte dans le cadre de la future PAC. Dans l'urgence, un fonds Miimosa, adossé à la structure du CAD, va être ouvert « afin d'aider les plus fragilisés », de même qu'un appel aux dons de la part des grandes entreprises avec possibilité de défiscalisation.
Isabelle Doucet
(1) Ceta : Comprehensive economic and trade agreement (CETA) ou Accord économique et commercial global (AECG) est un traité de libre-échange commercial entre le Canada et l'Union européenne.
(2) Mercosur : désigne l'accord de libre-échange entre le Marché commun du Sud (Mercosur), qui regroupe plusieurs pays d'Amérique du Sud et l'Union européenne.
(3) DGCCRF : Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes.
Loup / Difficile d'imaginer que la révision du plan loup puisse endiguer les attaques sur les troupeaux.
Une attaque par jour
Pas une journée sans attaque depuis le mois de juin et la montée en alpage des animaux. Une centaine de déclarations ; plus de 300 animaux prédatés ; des massifs plus particulièrement soumis à la pression comme les Grandes Rousses, la Matheysine et le Taillefer ; quatre loups prélevés en Isère sur 45 tués au 8 juillet pour un quota de 53 autorisés : la prolifération des loups ne fait aucun doute. Les modfications du Plan loup sont une première réponse, mais les professionnels attendent une plus grande simplification dans la procédure de régulation du loup et des mesures renforcées de protection des troupeaux. Monique Limon, qui siège au groupe d'étude sur le loup de l'Assemblée nationale a fait part de l'audition de Pascal Mailhos, préfet de région Auvergne-Rhône-Alpes et coordonnateur du plan national. Partant du principe que le seuil de 500 loups était atteint, il a annoncé la simplification des dossiers de demande d'aides et de tir, ainsi que le relèvement du plafonds du nombre de prélèvements à 17%, soit entre 90 et 100 loups pour 2019.60 000 euros par loupJérémy Jallat a fait remarquer que le taux de reproduction s'établit à 22%, de sorte qu'il y a encore un delta de croissance de la population lupine de 4% par an. Problème. Jérôme Crozat a rappelé qu'un loup coûte 60 000 euros par an et que ces sommes sont prises sur le budget de l'Agriculture. Il a donc été question de courage politique. Que faire ? « La régulation est indispensable », a reconnu Guillaume Gontard. Agir sur les zones de colonisation ? Redoubler de moyens de protection ? Bertrand Dubesset, directeur adjoint de la DDT de l'Isère, a apporté des précisions sur le nombre de louvetiers en Isère. Ces fonctionnaires volontaires et non rémunérés sont aujourd'hui 23 à pouvoir intervenir en appui dans les zones où les tirs de prélèvement ont été autorisés, soit huit de plus qu'en 2017. L'Etat a consenti un effort pour les équiper et les dédommager. De plus, sur les 17 000 chasseurs isérois, un millier ont été formés pour tirer sur le loup. Il a également rappelé qu'une expérimentation était en cours dans le Vercors en raison de la proximité du loup aux abords des villages. La MSA est aussi intervenue pour faire valoir l'importance de l'impact psychique d'une attaque de loup chez un éleveur et des risques psychosociaux générés, qui donnent matière à prise en charge.Par ailleurs, ce qui inquiète les éleveurs, ce sont les arrêtés pris par les communes pour interdire les chiens de protection. « C'est intolérable, c'est une conditionnalité de la PAC », a tonné Jérémy Jallat. « Si la société civile veut le loup, elle veut les chiens de protection ! » Si les chiens de protection sont légitimes, comme le confirme le directeur adjoint de le DDT, en revanche, c'est la notion de dangerosité qui est mise en avant. « Les agriculteurs demandent que la peur change de camp, a insisté Jérôme Crozat. Les éthologues nous disent que lorsque le loup a peur, il connaît ses limités. Or aujourd'hui, il n'a pas peur. »ID