La fabrique de paysages
Il faut y regarder de plus près pour comprendre que la photographe Tania Mouraud a photographié des balles filmées pour les transformer en œuvre d'art. Ces œuvres picturales, dont les reflets deviennent des tableaux impressionnistes, constituent la structure de l'exposition Paysages du 21e siècle, que fabriquons-nous aujourd'hui ? produite par le CAUE de Haute-Savoie et visible à la Plateforme de Grenoble jusqu'au 29 juillet.
Isabel Claus, ingénieure paysagiste et commissaire de l'exposition à laquelle il a été laissé carte blanche, a souhaité parler d'aménagement du territoire par une entrée paysagère, « basée sur une réalité concrète et des sites photographiables ».
Elle a choisi trois types de paysages qu'elle interroge sur leur évolution depuis 15 à 30 ans.
La place de l'homme
A travers par exemple les paysages de lisières des villes, elle s'intéresse aux espaces agricoles situés dans les franges urbaines. Leur gestion, qui vient après la sanctuarisation d'un périmètre, fait l'objet de dynamiques collectives et d'un foisonnement d'initiatives. Mais l'ingénieure pointe un risque pour ces franges urbaines : « c'est qu'on les aménage de façon touristique et que ces espaces perdent leur qualité intrinsèque de paysages ».
Les paysages de la transition énergétique ont été scrutés sous l'angle de la façon dont ces mutations sont habitées. « Que veut-on faire de ces nouveaux paysages ? » questionne Isabel Claus. « Quelle sera la place de l'homme ? ». Elle observe un passage des équipements aux usages. « La transition énergétique devrait participer à la gestion des espaces », avance-t-elle. C'est le cas d'une certaine économie circulaire agricole qui entretient les paysages de par les cultures, les prairies et la gestion forestière. L'ingénieure parle aussi de reconversion de sites, comme les carrières qui deviennent parcs photovoltaïques ou retrouvent leurs usages agricoles.
Limiter la spécialisation
Le troisième volet de l'exposition est consacré aux paysages de vestiges. Les sites en désuétudes sont variés. Depuis les villages de vacances ou les infrastructures espagnoles touchés par la crise financière jusqu'aux bâtiments agricoles qui n'ont pas résisté aux mises aux normes, Isabel Claus pose la question de l'anticipation de l'obsolescence dès la conception. Les zones commerciales périurbaines sont particulièrement concernées. « Nous avons tendance à sectoriser les espaces. Or, la spécialisation les rend caducs dès lors qu'intervient une crise ».
Pour la spécialiste, « l'enjeu clé des paysages de vestige du XIXe siècle est celui du désaménagement ». Elle cite en exemple la destruction du Club Med de Cadaqués en Espagne, situé au cœur du Parc Naturel du Cap de Creus, laissant la place à un aménagement des plus sommaires. « La question de l'aménagement n'est pas conditionnée à celle du nombre de visiteurs », insiste-t-elle.
Avec son regard critique sur les paysages, Isabel Claus parle volontiers des nouveaux paysages agricoles façonnés par les nouveaux usages. « Les agriculteurs ont envie de faire mieux, d'être plus autonomes, plus techniques et de ses réapproprier la terre. Ils ont envie de travailler de façon collective, cessent de labourer, passent au bio : c'est une dynamique forte. Ils vivent autrement le rapport à la terre et aux autres. L'autre tendance est celle d'une agriculture intensive avec des paysages plus plats et moins diversifiés, analyse l'experte. Il convient de faire cohabiter ces deux formes de paysages et de faire en sorte que jamais un système ne devienne dominant. Il faut limiter la spécialisation. »