La filière avicole se remplume
La filière avicole a le vent dans les plumes. Du poulet standard à la volaille labellisée (Label Rouge, bio ou IGP) en passant par la production d'œufs alternatifs, la plupart des signaux sont au vert en raison d'une conjoncture doublement porteuse. D'un côté, l'interprofession s'est engagée à réduire de 50 % la production issue de poules en cage, de l'autre les distributeurs et les entreprises de transformation locales sont en recherche de volailles de chair sous signe de qualité. « Nous ne sommes pas sur du locavore, mais pas loin, indique François Cotoni, responsable du développement chez Ardévol. Nous savons très bien qu'un jour la taxe carbone va arriver. »
Relocaliser les productions
D'où l'intérêt stratégique de monter la production en gamme et de la relocaliser. Tous les opérateurs sont sur la brêche. Dans ce contexte, l'Isère dispose de sérieux atouts. Le département se trouve au cœur d'un vaste bassin de consommation, et son territoire est loin d'être saturé en termes de production avicole : les œufs produits en Isère correspondent à 2% de la production d'Auvergne-Rhône-Alpes et la production de volaille de chair à 8 %. Avec près de 150 élevages dont les deux-tiers en vente directe, notre département ne connaît donc pas la densité de la Drôme, sa voisine. Voilà pourquoi les intégrateurs lui font les yeux doux, comptant y « implanter de nouveaux ateliers, principalement en agriculture biologique, plein air ou Label Rouge », révèle une récente étude réalisée par la chambre d'agriculture de l'Isère. « Nous cherchons à nous développer en Isère, car il y a de la place et que le secteur est indemne de concurrence bactérienne », confirme Jérémie Coltier, directeur amont d'Envie d'Œufs Sud-Est, filiale du groupe La Dauphinoise.
Tous opérateurs confondus, il faudrait ouvrir une trentaine d'ateliers en poules pondeuses et une vingtaine en volailles de chair pour répondre à la demande actuelle, qui ne fait que croître. « Nos clients manquent cruellement d'œufs bio », reconnaît Isabelle Béguet, de la coopérative Valsoleil. En volaille de chair, la situation est à peine moins tendue. « On nous demande de sortir une centaine de bâtiments en Label Rouge ou en bio », indique de son côté le responsable du déveolppement d'Ardévol. Sans compter le besoin de renouvellement des troupes de pondeuses, qui passe par l'installation de nouveaux élevages de poulettes.
Indépendance ou intégration ?
Si la filière avicole est porteuse, tous les professionnels s'accordent à dire qu'il faut se lancer après avoir mûrement réfléchi son projet. La démarche commence par une question : élevage indépendant ou en intégration ? « L'intérêt de l'élevage en intégration, c'est qu'une partie de la production est déléguée, explique François Gaudin, conseiller avicole de l'équipe interdépartementale Elevage Drôme-Isère (1). L'éleveur ne s'occupe ni de la formulation de l'aliment, ni de la commercialisation. Et il bénéficie d'un suivi technique régulier, ce qui est appréciable. » En faisant le choix de l'indépendance, l'éleveur a la possibilité de moduler la taille de sa structure : il peut se contenter de faire 200 poules en complément d'autre chose. Ça lui permet également de valoriser les céréales produites par l'exploitation. « Mais fabriquer son aliment n'est pas donné à tout le monde, prévient François Gaudin. Pour certains, c'est une contrainte. »
Producteur bio à Charette, Francis Surnon en convient. Il a un « petit » élevage de 2 000 poules pondeuses qu'il nourrit avec ses propres céréales. L'exploitation est équipée d'un centre de conditionnement et tourne avec une salariée. Toute la production est écoulée en direct chez Biocoop. Coopérateur à la Dauphinoise, Francis Surnon tient à conserver cette forme d'indépendance en ne mettant pas tous ses œufs dans le même panier. « C'est ma conception de la vie », confie-t-il, avant d'ajouter : « Il y a de la place pour tout le monde, pour le gros comme pour le petit élevage dont le consommateur rêve, avec ses 300 à 400 poules pondeuses. Mais ça ne peut pas répondre à toute la demande. Certains éleveurs auront tout intérêt à choisir l'intégration : ils pourront ainsi se concentrer sur leur métier d'éleveur et n'auront pas à s'occuper de la commercialisation. Il faut bien avoir en tête que la vente, c'est un métier. »
Faire jouer la concurrence
Revenu complémentaire pour un double-actif, activité d'appoint pour une conjointe d'exploitation souhaitant s'occuper de ses enfants, atelier permettant de sécuriser une exploitation laitière ou céréalière à l'arrivée d'un jeune ou d'un nouvel associé… : l'élevage avicole peut répondre à de multiples besoins. Si le porteur de projet opte pour l'intégration, François Gaudin recommande de faire jouer la « concurrence ». Car les conditions proposées par les uns et les autres peuvent avoir leurs bons et leurs mauvais côtés. Certains intégrateurs proposent un coup de pouce à l'investissement, voire des prêts à taux zéro. Il existe également des aides dans le cadre du PCAE (Plan de compétitivité et d'adaptation des exploitations agricoles), qui participent au financement des investissement en aviculture, principalement sur des nouveaux bâtiments. En 2017, l'ensemble des dossiers isérois retenus ont représenté un total d'investissement de 2 065 925 euros, soutenus à hauteur de 354 000 euros.
Pour résumer, le type d'élevage doit être réfléchi en fonction des ressources, de l'autonomie et des disponibilités de chacun. Poule pondeuse, poulette ou volaille de chair, surface disponible, temps de travail (3 heures minimum par jour pour un atelier poules pondeuses), niveau de revenu attendu : au moment de construire le projet, de nombreux critères entrent en ligne de compte. « Ce n'est ni désagréable, ni physique, mais il faut aimer ça, car on s'engage pour 15 ans, avertit Isabelle Béguet, de Valsoleil. Il ne faut pas non plus envisager une structure trop grosse pour éviter de se mettre en difficulté. C'est important de tenir le coup dans la durée. » De son côté, le conseiller avicole de la chambre d'agriculture insiste sur la nécessité d'être rigoureux : « Vu que, pour un certain nombre d'éleveurs, l'atelier avicole constitue une production secondaire, il peut y avoir la tentation d'y passer moins de temps que nécessaire. En volaille de chair par exemple, il n'y a pas d'œufs à ramasser tous les jours. Mais il y a un temps de surveillance incompressible. Si on ne le fait pas, tout l'élevage s'en ressent. »
Marianne Boilève
(1) Rattaché à la chambre d'agriculture de la Drôme, François Gaudin est conseiller spécialisé monogarstrique. Il fait partie de l'équipe interdépartementale Elevage Drôme-Isère.
Volailles de chair / Technique mais moins chronophage que l'élevage de poules pondeuses, la production de poulets sous signe de qualité constitue une piste de diversification intéressante.
Intégration : le choix du label
Fille d'éleveurs laitiers à Pisieu, Emilie Rostaing n'a pas suivi la voie familiale. Elle n'en garde pas moins un pied dans l'agriculture. Salariée à la Dauphinoise, elle a cherché une activité d'élevage compatible avec son travail. La coopérative livrant Ardévol, elle s'est spontanément tournée vers l'intégrateur ardéchois. Conditions, cahier des charges, rémunération : tout lui convenait. Après avoir obtenu une aide dans le cadre d'un PCAE, la jeune femme a investi 80 000 euros dans l'installation (dont 30 000 de subventions) et accueilli sa première bande de poulets cou jaune en janvier 2017. « Ça a été un sacré baptème du feu, raconte-elle. Quand les 4 400 poulets sont arrivés, il faisait - 10° dehors et on était en pleine grippe aviaire. Il a fallu confiner les poulets. Ça a été un peu tendu, mais on s'en est sorti. Maintenant, nous sommes rôdés. »SurveillanceAvant de démarrer, Emilie Rostaing a été mise en lien avec un éleveur expérimenté, avec lequel elle a acquis les bases. Puis elle s'est lancée, secondée par Clément, son compagnon. « Le technicien nous suit beaucoup au départ, et puis ça vient tout seul », explique l'éleveuse. La plupart des tâches étant automatisées, Emilie résume son travail en deux mots : « Surveillance, surveillance. » Les poulets partent au bout de 83 jours, puis il faut compter trois semaines de vide sanitaire avant de reprendre une bande.« Ça paie bien, estime Clément Frandon. Pour nous qui travaillons à côté, c'est super intéressant. » Tout le monde n'est pas de cet avis. L'intégrateur annonce qu'il faut cinq bâtiments pour constituer « un bon Smic ». Mais un éleveur isérois, qui possède trois bâtiments et deux ateliers en plus des poulets Label Rouge, prévient : « Le poulet est payé 1 euro 10 quand il est au top. Mais il y a toujours une raison de le déclasser. L'intégrateur oublie également de préciser qu'il faut payer les produits vétérinaires, l'eau, le gaz, l'électricité. Finalement, ce n'est pas si rentable : la marge est trop faible par rapport à l'investissement. » D'où l'intérêt de bien faire ses calculs avant de s'engager, avec qui que ce soit.MB
Focus sur les poules pondeuses bio
Chez Valsoleil, un atelier de 6 000 poules pondeuses bio génère en moyenne une marge annuelle de 16 000 euros (avant cotisation MSA). Mais la mise de départ est importante : il faut investir environ 440 000 euros HT dans l'installation (terrassement, eau, électricité, aménagement du poulailler...) et disposer d'un peu d'espace. A raison de 4 m2 par poules, il faut une surface de 2,5 hectares, sur un site plat ou légèrement en pente.
La poulette, une piste de reconversion
Qu'ils soient en poules pondeuses ou en volailles de chair, tous les éleveurs ont besoin de renouveler leur cheptel régulièrement. Mais l'approvisionnement en poulettes locales est pour l'instant laborieux. « Il faut absolument qu'on construise en poulettes », déclare Isabelle Béguet chez Valsoleil. Même son de cloche chez Fermiers du Sud-Est : « Il faut qu'on renouvelle notre parc pour continuer à assurer le développement de la poulette, explique Jérémie Coltier, directeur amont d'Envie d'Œufs Sud-Est. Si vous avez la maîtrise de la poulette, vous avez la maîtrise de la pondeuse. »Le problème, c'est qu'en Isère, la production est insuffisante et bon nombre de bâtiments sont considérés comme vétustes. La filière est donc obligée d'aller chercher ses jeunes volailles jusqu'en Bretagne ou en Vendée... D'où l'appel à monter de nouveaux élevages ou à convertir les anciens. De l'avis de Jérémie Coltier, la poulette peut constituer une piste de reconversion pour les éleveurs de poules en cage, qui ont lourdement investi dans la mise aux normes en 2012 et se retrouvent aujourd'hui coincés par la nouvelle donne imposée par la demande sociétale. Avec 18 bêtes au m2, c'est un élevage qui ne demande pas de surface de parcours et se rapproche de la volaille de chair en termes de temps de travail. Un bon compromis.MB
Code 2 : l'alternative à la cage
Les jours de la cage sont comptés. Le problème, c'est que les éleveurs qui se sont adaptés en 2012, ont réalisé des investissements très importants qu'il faut rembourser. Trois solutions s'offrent à eux : élever des poulettes, adapter leur bâtiment pour passer en label de qualité (code 0 ou 1) ou passer en élevage au sol (code 2). « Ce sera difficile de transformer l'intégralité du cheptel en alternatif : les éleveurs n'ont pas assez de terrain », fait remarquer Bernard Clavel, producteur dans le Trièves et référent œuf à La Dauphinoise. Pour Jérémie Coltier, directeur amont d'Envie d'Œufs Sud-Est, le salut se trouvera dans le « code 2 » : « Dans les rayons des supermarchés, on a besoin de tout. Tout le monde n'aura pas la capacité d'acheter du bio. La voie de sortie pour la cage, c'est le code 2. » Ce type d'élevage au sol se situe entre la cage et le plein air : les poules évoluent librement à l’intérieur d’un bâtiment sans parcours extérieur. Techniquement, on conserve la structure du bâtiment, mais à la place des cages, on installe des volières et un parcours de grattage. « Ça permet l'épanouissement de la poule à la verticale et ça répond à la demande du consommateur », fait valoir Jérémie Coltier. Sauf qu'il faut encore prévoir un investissement de l'ordre de 15 euros par poule.MB