La forêt, agent double de l'économie
Sur le plateau, on ne voit qu'elle. Ou presque. Dès que le regard se hasarde par-delà les fonds de vallées, très agricoles, il se perd dans le sombre d'une gigantesque hêtraie-sapinière. Autrefois cantonnée sur les hauteurs du massif, la forêt couvre aujourd'hui 60% du territoire de la communauté de communes du massif du Vercors (CCMV). En renonçant à l'agriculture, les hommes lui ont abandonné les pentes, comme partout. Elle en a profité. Héritiers d'une longue tradition forestière, les habitants du plateau en ont tiré avantage, lui assignant une double vocation de production et d'accueil. Conséquence : le massif forestier du Vercors fait aujourd'hui vivre des pans entiers de l'économie locale avec, à la clé, un grand nombre d'emplois par définition non délocalisables (1).
Plutôt réussie, cette « cohabitation » entre exploitation économique et activité touristique ne s'est pas opérée sans heurts. Certes, l'hiver, lorsque les bûcherons se font pisteurs et les dessertes forestières parcours de ski nordique, personne n'y trouve à redire. Mais à la belle saison, quand randonneurs et VTTistes traversent les chantiers forestiers, ou que le chant des tronçonneuses couvre celui des oiseaux, les doléances fleurissent. « Des vacanciers sont venus me voir parce qu'ils avaient croisé des bûcherons qui abattaient des arbres, témoigne Pierre Buisson, le maire de Méaudre. Nous avons un vrai travail de sensibilisation à mener pour expliquer au grand public le rôle multiple de la forêt. » De ce point de vue, la fête de la forêt de montagne, co-organisée par l'ONF et l'association des communes forestières de l'Isère, tombe à point nommé.
Un espace à fort potentiel
Car si la forêt est depuis toujours au cœur de l'économie montagnarde, la perception de sa fonction – ou plutôt de ses fonctions – a changé. Qu'elle soit communale ou privée, les uns la considèrent comme une source de revenus, quand d'autres la regardent comme un espace de liberté, d'autres encore comme un écosystème fragile, riche d'une biodiversité qu'il convient de préserver. Comment concilier ces approches ? Conscients de l'enjeu pour le territoire, les élus, à travers la CCMV, ont engagé un long et patient travail de concertation, cherchant à orchestrer le bal des engins forestiers avec les activités de plein air, celles-ci avec la nature, bref à faire admettre aux uns les contraintes des autres. « L'implication des collectivités dans le domaine de la forêt est ancienne, rappelle Pierre Buisson, également président de la CCMV. Elle vient de ce que la forêt a toujours constitué un patrimoine important pour les communes. Aujourd'hui, la forêt est bien plus qu'un revenu en monnaie sonnante et trébuchante : c'est un espace à fort potentiel qu'il faut gérer durablement pour maintenir l'exploitation forestière tout en la valorisant pour le tourisme. »
De cette démarche est née une première charte forestière de territoire (2006), conçue comme « un outil stratégique de développement de la filière forêt-bois ». Le Vercors en avait besoin : avec une consommation locale de bois encore très limitée, le potentiel de développement de la filière est considérable. Mais les freins le sont tout autant. En cause, l'absence d'unité de sciage importante (2), des problèmes de dessertes et d'accessibilité, le morcellement de la propriété forestière privée (40% du massif forestier), la méconnaissance dont font preuve certains propriétaires éloignés de toute préoccupation sylvicole, le manque d'organisation de la filière...
Promotion du bois local
Malgré tout, les choses avancent. La demande en bois augmente régulièrement, grâce à un important travail de promotion en sa faveur. Partout où ils le peuvent, le Parc du Vercors et les élus locaux s'efforcent d'imposer le bois local dans les projets de construction ou les chaufferies collectives. Fer de lance de cette politique volontariste, la maison de l'intercommunalité, entièrement construite en bois des Alpes issu pour l'essentiel de forêts du Vercors et transformé à proximité, est souvent citée en exemple dans toute la France. Elle n'est pas la seule. A Lans, Méaudre, Villars, Corrençon, écoles, bâtiments publics, stations d'épuration et hangar à bois sont en bois du Vercors. Un mouvement qui gagne en douceur le marché des particuliers : en 2012, la moitié des permis de construire ont concerné des constructions bois. Pour le bois énergie, la problématique est paradoxalement plus compliquée : le bois du Vercors est de trop belle qualité pour finir en plaquette ou trop cher à extraire au vu d'un tel usage. « La forte demande en bois énergie a conduit à ce que les prix atteignent des sommets en Drôme-Isère, et plus particulièrement sur le territoire du Parc », explique Denis Pélissier, technicien du CRPF en charge de la mission forêt et filière bois au Parc du Vercors. Une situation qui devrait évoluer avec l'amélioration de l'exploitation forestière et l'apparition de produits innovants, comme cette "briquette du Vercors", une buchette de bois compressé fabriquée avec les déchets des entreprises travaillant le bois.
Marianne Boilève
(1) La seule exploitation forestière génère une cinquantaine d'emplois, tandis que les secteurs de la seconde et de la troisième transformations occupent près de 80 salariés.
(2) Il existe une petite scierie artisanale à Lans-en Vercors, ainsi qu'une activité de sciage intégrée à une entreprise bois située à Corrençon.
Encadré
Un bois de qualité accessible
Chaque année, le massif forestier du Vercors fournit 40 000 m3 de bois, essentiellement résineux. C'est un bois à hautes performances mécaniques, dont la croissance lente garantit une résistance importante, très appréciée dans la construction. Les scieries situées au pourtour du massif, en Isère en Drôme, le savent bien, qui apprécient de pouvoir s'approvisionner facilement en bois de qualité sur le plateau. Même si le prix, de ce fait, est un peu plus cher qu'ailleurs.L'essentiel de la hêtraie-sapinière est géré en futaie jardinée. Son exploitation varie fortement selon les secteurs. Les zones favorables se concentrent sur le versant ouest des communes de Méaudre et Autrans, au nord d'Autrans ainsi que dans les parties basses d'Engins. L'exploitation est en revanche moins favorable vers le sud, dans le secteur de Corrençon et Villard-de-Lans, ainsi que sur la crête centrale nord-sud.
Plus facile d'accès que les massifs alentours, le Vercors est également plutôt bien pourvu en pistes forestières en dépit de quelques « points noirs ». Le schéma de desserte défini au fil des chartes forestières a permis de développer le réseau (cinq zones à rendre exploitables ont été réalisées sur un total de onze), et donc d'augmenter la surface forestière exploitable. Mais il reste encore d'importantes marges de manœuvre : selon des analyses menées dans le cadre du projet Forgeco, 36% des zones théoriquement accessibles à un bûcheron sont actuellement hors d'atteinte des engins forestiers à partir de la desserte existante.MB