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Aléa climatique

La gueule cassée du monde agricole

Le déluge qui s'est abattu sur la région le 15 juin a provoqué des dégâts colossaux en Isère, réduisant à néant les productions en cours et les récoltes à venir. Tous les secteurs sont touchés.
La gueule cassée du monde agricole

« Il ne reste pas grand chose, soupire Bastien Kocik, éleveur laitier à La Forteresse. Si on ramène une benne de grain, ce sera bien. Les céréales, il va en manquer, c'est sûr. » Sur les 40 hectares de maïs que l'agriculteur avait semés, 30 ont pris la grêle lors des intempéries du 15 juin. Quant aux noix, « si on en récolte 10%, ce sera formidable ». Pour l'éleveur, ce déluge, c'est un peu la double peine. Non seulement une partie de l'alimentation de ses bêtes n'est plus assurée, mais la récolte de noix, qui permettait jusqu'à présent de sécuriser un peu le revenu de l'exploitation , est quasiment réduite à néant.

Cultures anéanties

Il n'est pas le seul dans ce cas. Du Sud-Grésivaudan au Pays voironnais, les agriculteurs n'ont « plus que leurs yeux pour pleurer ». Ou presque. Toitures arrachées, hangars « transformés en gruyère », véhicules endommagés, cultures anéanties : l'addition est lourde. De Montagne à Moirans en passant par Saint-Bonnet-de-Chavagne, Saint-Antoine-l'Abbaye, Chevrières, Roybon, Tullins ou Charnècles, éleveurs, céréaliers, maraîchers, arboriculteurs, horticulteurs et viticulteurs déplorent des dégâts colossaux, qui devraient se chiffrer en millions d'euros.

La situation est d'autant plus grave que de nombreux agriculteurs ne sont pas assurés contre la grêle. Ils risquent donc de ne pas être indemnisés pour la perte de leurs récoltes, malgré la reconnaissance administrative de l'état de calamité agricole. Cela étant, la préfecture a annoncé mobiliser « l'ensemble des services de l'État pour intervenir en complément de l'état de catastrophe naturelle et des assureurs : calamités agricoles pour les pertes de fonds agricole, chômage partiel, exonérations de cotisations sociales (MSA) ou de taxe au cas par cas pour les agriculteurs touchés » (1).

Les maïs relèvent la tête

En attendant, les agriculteurs s'organisent. A Tullins, ils se sont regroupés pour louer à plusieurs les services d'une entreprise pour broyer au plus vite les bois morts. A La Forteresse, les maïs de Bastien Kocik semblent repartir. « Ils ont l'air de relever la tête », constate l'éleveur qui a tout de même trouvé un agriculteur dans la Bièvre pour resemer 4 ou 5 hectares sur ses terres, histoire de « faire le joint ». Seulement, comme pour beaucoup d'exploitants, la trésorerie coince.

A Saint-Antoine-l'Abbaye, Fabien Ageron se pose les mêmes questions. « Dans la commune, il y en a qui ont commencé à resemer en milieu de semaine dernière, mais moi je ne sais pas encore si je vais le faire, s'interroge l'éleveur laitier. Avec 20 hectares, à 500 euros l'hectare, il faut que je calcule pour voir si ça ne va pas me coûte plus cher. En tout cas, si on resème, ce sera sur les parcelles où on a l'irrigation. Pas ailleurs. »

Richard Hébert, son voisin, ne resèmera pas ses tournesols semence. Tout est détruit, mais la production étant assurée, l'agriculteur va être indemnisé. « Cela ne va pas payer les heures qu'on y passe », déclare-t-il. L'amertume est d'autant plus grande que les autres productions touchées, blés, colzas, maïs, ne sont pas couvertes. Le coût de l'assurance est trop élevé. Son activité d'entrepreneur de travaux agricoles ne pourra même pas lui sauver la mise : « Vu ce que les cultures ont pris, c'est autant de récoltes qu'on ne fera pas. » Seules les pintades label rouge ont été épargnées. « Et encore, les bâches sont sérieusement endommagées », indique Richard Hébert. Il va falloir les changer.

Poulets assommés

Dans la plupart des élevages, le bilan est souvent très lourd : bâtiments cassés, toitures percées, tunnels éventrés, clôtures esquintées, animaux morts ou traumatisés... A Saint-Paul-d'Izeaux, Rémy Mallein a quasiment tout perdu. Plus de foin, plus de maïs. « Ils ont été coupés en deux », explique le jeune éleveur. A Chasselay, tous les poulaillers de Christophe Albertin sont endommagés. A Tullins, René Ruzzin a retrouvé plusieurs de ses poulets de chair assommés par des grêlons. Sur les trois poulaillers, un seul a résisté. Dans la commune, la ferme du Pré Borel a elle aussi été très touchée. Un poulailler s'est à moitié envolé, l'autre s'est affaissé. Charles et Claire Granat ont perdu 25 poules pondeuses. Quant à leurs productions maraîchères, elles sont en partie anéanties : toutes les serres sont trouées et les légumes de plein champ saccagés.

A Tullins toujours, les tunnels plastique de F&Végétal ont plutôt bien résisté. Mais les serres en verre n'ont pas supporté la violence de l'épisode de grêle : 600 m2 de vitrage se sont effondrés sur les végétaux stockés en dessous. « Les plantes sont scalpées, décrit Françoise Soulier. Les morceaux de verre ont fait encore plus de dégâts que la grêle. » Depuis dix jours, l'horticultrice passe son temps à trier les godets, sauver ce qui peut l'être et jeter le reste. Un carnage.

Chez les maraîchers et les arboriculteurs, les dégâts sont à la mesure de la tempête : effarants. Des récoltes entières sont fichues. Dans la commune de Charnècles, tous les producteurs sont touchés. Luc Tirard-Gatel a perdu toute la production de pêche qu'il s'apprêtait à commercialiser. « Heureusement, dans notre malheur, après la tempête, nous avons eu deux ou trois jours de beau, raconte le producteur. Cela a permis de cicatriser le reste de la production. Même déformées, nous pourrons vendre les pêches pour l'industrie... » Maigre consolation, car tout le reste a pris : les cerises, les kiwis et surtout les pommes. Y compris celles qui étaient protégées par des filets par-grêle : chahutées par le vent, elles ont été marquées en de nombreux endroits.

Chez les maraîchers, la situation est tout aussi catastrophique. Certains ont tout perdu. Blettes, courgettes, salades, petits pois, tout a été haché menu. « Même les lapins vont pleurer devant les cosses de petit pois », se désole une productrice. Quant aux cultures d'automne, comme les courges et les pommes de terre, beaucoup sont abimées. Mais les agriculteurs vont « tout faire pour les aider à cicatriser et à repartir ». Il faudra juste que les consommateurs fassent preuve d'indulgence pour leurs gueules un peu cassées.

Marianne Boilève

(1) Le 15 juin, outre l'épisode de grêle, plusieurs communes ont subi des débordements de cours d’eau, des coulées de boue et des crues torrentielles. Sur proposition du préfet, les dossiers présentés à ce titre ont été étudiés par une commission interministérielle exceptionnelle, réunie en urgence le 19 juin, pour émettre un avis sur la demande de reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle. Pour l'instant, seules les communes de Revel, Saint-Martin-d’Uriage et Vaulnaveys-le-Bas bénéficient de cette reconnaissance. La situation des quinze autres communes touchées sera examinée lors d'une prochaine session.

 

Coup de gueule

« Plus rien ne va dans le bon sens! »

Là où la grêle n'est pas tombée, l'orage et le vent ont achevé de ruiner les récoltes et les fruits rescapés du gel du printemps. Dans l'Isère rhodanienne par exemple, le peu de cerises qui restait a éclaté sous des trombes de pluie et les abricots ont été fendus. « Tout va partir à l'industrie », déclare Jérôme Jury. L'arboriculteur de Saint-Prim trouve la situation de plus en plus inquiétante : « Il pleut au moment de la récolte, au moment où il ne faudrait pas, alors qu'on n'a pas eu de pluie pendant des mois. On a l'impression que plus rien ne va dans le bon sens. C'est comme dans les négociations avec les clients distributeurs : ils sont de plus en plus exigeants et n'ont aucune tolérance en dépit des aléas climatiques. Nous investissons beaucoup pour faire de la qualité, mais nous ne sommes pas payés en retour. Nous n'allons plus pouvoir engager des coûts de production si élevés sur des cultures comme la cerise si nous ne sommes pas assurés de pouvoir les commercialiser. D'autant que nous n'avons pas de système assurantiel accessible. »

 

Recyclage / La tempête du 15 juin a laissé quantité de noyers et de branches à terre. Les éleveurs qui vont manquer de paille pourront broyer ces bois et utiliser les plaquettes comme litière pour leurs animaux.

Valoriser les plaquettes de noyers en substitution de la paille

Conditions climatiques compliquées obligent, des agriculteurs utilisent les plaquettes de bois broyées comme substitut de paille dans les litières depuis plusieurs années. Initialement destinées au bois de chauffage, les plaquettes ont de réelles qualités, validées par des retours d'expérience dans toute la France. Sans supprimer totalement les besoins en paille de céréales, les plaquettes permettent en effet d'en réduire la consommation. Et de valoriser le bois de noyer mis à terre par la tempête.
« Chez nous, toute la paille a été broyée, hachée : il va nous en manquer 15 hectares, estime Bruno Neyroud, éleveur laitier à Varacieux. Nous allons broyer les arbres à terre, mais nous ne pourrons utiliser les plaquettes que sur les aires paillées. Dans les logettes, ce n'est pas possible. » Plusieurs éleveurs isérois ont depuis longtemps recours à cette technique, valorisant ainsi les bois issus des tailles de haies ou de l'éclaircie des vergers de noyers. L'un de ses intérêts est que les plaquettes ont une forte capacité d'absorption. Encore faut-il savoir les utiliser. Certains éleveurs les étalent en couche plus ou moins épaisse dans la stabulation avant l'entrée des animaux, d'autres préfèrent la technique du « millefeuille » (alternance de plaquette et de paille).
Les témoignages d'agriculteurs et les suivis d'essais réalisés par la chambre d'agriculture de l'Isère permettent de donner quelques points techniques très utiles :
- prévoir un séchage minimum de 3 mois après broyage, si possible sous bâtiment ;
- équivalence : 1 t de paille équivaut à 4 m³ de plaquettes ;
- de nombreux broyeurs à plaquettes sont disponibles en Isère avec des coûts de broyage autour de 6 € /m³ (à ajuster selon le type de bois et de chantier). Entrepreneurs travaux agricoles, Cuma départementale Bois Energie) ;
- les plaquettes assurent le même niveau de propreté que la paille et ne s'échauffent pas en litière ;
- la plaquette n'acidifie pas le fumier : de nombreuses analyses faites en Isère (Brézins, Chatte) sur des fumiers avec plaquettes de noyers ont un pH moyen de 8,8.
Marianne Boilève  et Robinson Stieven
Contact pour information : Robinson Stieven, service agro-environnement de la chambre d'agriculture de l'Isère
Tel : 06 81 44 95 54 ou mail : [email protected]