La méthanisation paie les cultures intermédiaires
« Le prix du baril de pétrole a été multiplié par cinq depuis 25 ans. L'Europe et la France se trouvent dans une situation de déficit énergétique. L'énergie représente donc un enjeu et un levier pour toutes les entreprises, agricoles, artisanales, commerciales et de service », expliquait en introduction à la présentation de son invité spécialiste des questions de l'énergie, Joël Moreau, directeur du Cerfrance Isère. En effet, Christian Couturier est un des fondateurs de l'association Solagro créée à Toulouse en 1981, au lendemain du deuxième choc pétrolier. Ses salariés, pour la plupart ingénieurs, apportent leurs conseils sur les questions d'agroécologie et de bio énergies. L'association peut faire de l'assistance à maîtrise d'ouvrage sur des projets de méthanisation.
Un réchauffement de 2° à 5°
« Le poste énergie représente aujourd'hui en France un déficit de 70 millions d'euros, lançait le directeur de Solagro. Dans 10 ans, compte tenu de l'évolution du prix du baril de pétrole, qui s'établira, selon l'Association pour l'étude du pic pétrolier et gazier (Aspo), à 250 dollars et affectera l'ensemble des biens de consommation, la facture énergétique française devrait atteindre les 250 millions d'euros. » L'ingénieur s'appuie également sur le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) établi en 2013, qui prévoit un accroissement de la température sur la planète de 2° à 5° d'ici 2180, selon les scénarios. Dans ce contexte, « l'agriculture est à la fois puits et source de carbone », poursuit Christian Couturier. Aussi, Solagro a évalué le total des émissions des gaz à effet de serre (Ges), notamment liées au cycle de l'azote et, dans une moindre mesure au méthane pour la ferme France. En équivalent CO2, ce sont ainsi plus de 100 millions de tonnes qui sont rejetées par l'activité agricole dans l'atmosphère, soit un cinquième des Ges émis par la France. Le scientifique souligne deux enjeux : au regard du « pouvoir de réchauffement global » et d'ici à 50 ans, l'agriculture pourrait prendre une part plus importante des Ges, notamment du fait des besoins en alimentation de la planète. D'autre part, « l'agriculture est vulnérable au prix de l'énergie », indique le chercheur, qui pointe la convergence entre le coût des matières agricoles et celui de l'énergie et préconise donc d'anticiper face à cette « menace qui pèse sur le système alimentaire mondial ».
Facteur 6
Participant au printemps dernier au débat sur la transition énergétique, Christian Couturier est un des auteurs du scenario Négawatt, qui préconise une réduction par six des émissions de Ges dite « Facteur 6 ». Elle s'inscrit au-delà de l'engagement de la France de réduction par quatre des Ges d'ici 2050 ou « Facteur 4 ». L'engagement Facteur 6 distingue les émissions de CO2 énergie des autres émissions de gaz, dont ceux issus des activités agricoles. Pour les premières, il propose une division des émissions par huit et, de deux, pour les secondes. Il s'appuie sur un tableau de l'Inra qui répertorie les meilleurs postes d'économie d'énergies au regard de leur coût. Et bien entendu, ce qui coûte le moins cher, ce sont les économies d'énergie en elles-mêmes, que peut réaliser toute exploitation. Cela ne coûte rien et ça rapporte beaucoup. Autres postes : la gestion des prairies, de l'alimentation protéique, des légumineuses et celle de la fertilisation sont autant d'actions permettant de réduire les Ges sans rien débourser.
Méthanisation collective
La méthanisation s'inscrit dans ces axes de recherche d'efficience énergétique. Elle permet à la fois de réduire l'apport de produits phytosanitaires, la consommation d'énergie et d'améliorer la structure des sols. En tant que conseiller sur les projets de méthanisation, Christian Couturier préconise une approche collective, allant jusqu'à parler de systèmes « polyculture-élevage au niveau territorial. L'agriculture demain sera plus complexe et nécessitera de maîtriser toutes les spécialités dans tous les métiers, ce qui sera difficile pour un seul individu. Je crois donc aux associations de personnes. » Le spécialiste est plus mesuré pour les projets de méthanisation individuels qui poussent à la concentration. Il incite les agriculteurs à se prononcer rapidement, sachant qu'un projet met entre cinq et six ans pour sortir de terre.
Frein économique
« La méthanisation paie les cultures intermédiaires : ce qui est vécu comme une contrainte peut donc servir », poursuit-il. En effet, le digestat du méthaniseur accepte à la fois les résidus de cultures, les Cive, les prairies inondables... « C'est un moyen de diversifier les revenus agricoles en tirant partie de toutes les cultures possibles », ajoute-t-il. Interpelé par la salle quant aux freins au développement de la méthanisation en France, le conférencier rappelle qu'il est avant tout économique. Un projet coûte plusieurs millions d'euros. Qui le porte ? Quel est le rôle des investisseurs ? Autant se poser les bonnes questions avant de se lancer. De plus, jusqu'en 2008, il était impossible d'injecter ce type de gaz dans les réseaux. Depuis les industries gazières ont changé de discours et sont devenue facilitatrices. La règlementation et les procédures ont aussi évolué, mais l'accès au crédit bancaire peut encore représenter un obstacle au regard du montant de l'apport direct.
Spécialiste de la question pour le Cerfrance, Vincent Schneider a insisté sur la phase amont de préparation du projet. Le paysage juridique et fiscal du monde agricole étant particulièrement complexe en France, le projet de méthanisation évoluera plutôt dans un cadre agricole « si les déchets ou sous-produits proviennent majoritairement de l'exploitation ». Dans le cas inverse, c'est le cadre commercial qui s'applique, avec son cortège de taxes. Il conseille également de maîtriser le foncier et rappelle que les études d'impact sont lourdes. Il existe aujourd'hui deux projets de méthanisation en Isère. « Il ne faut pas traîner » a encouragé Christian Couturier.