La Région du coût s'intéresse au Sud Isère
Le Trièves va-t-il construire son avenir agricole dans un silo, un bol de lait ou un verre de whisky ? C'est une boutade bien sûr, mais le programme orchestré par Marie-Claire Terrier, maire de Clelles, pour la visite de Jean-Pierre Taite, vice-président de la région Aura en charge de l'agriculture, a livré des indications assez précises sur les « ambitions » de la Région. Celle-ci veut en effet « déployer l'investissement pour des exploitations compétitives » et « pérenniser les exploitations en favorisant l'installation des nouvelles générations ». Les exemples fournis ce matin-là par le domaine des Hautes Glaces et le Gaec du Chatel ne pouvaient pas mieux tomber : ils ont chacun à leur manière apporté de l'eau au moulin de la politique agricole régionale.
Whisky bio et local
Exploitation atypique installée à Saint-Jean-d'Hérans, le domaine des Hautes Glaces est une ferme-distillerie qui fabrique du whisky à partir de céréales bio cultivées et transformées sur place. « Nous utilisons de l'orge, du seigle et diverses céréales dites secondaires, de seconde ou de troisième paille, qui sont d'ordinaire mal valorisées, explique à la délégation d'élus Frédéric Revol, le fondateur du domaine. En proposant aux agriculteurs une meilleure valorisation, nous proposons une rotation plus intéressante agronomiquement et sécurisée financièrement. »
Démarrée en 2009, cette start-up agricole s'est rapidement taillé une belle réputation grâce à la qualité de ses single malt bio, ainsi qu'à une savante communication axée sur le terroir, « la richesse et la typicité aromatique des céréales de nos montagnes ». Une stratégie payante. Frédéric Revol a d'ailleurs été « récemment approché pour faire évoluer l'outil ». En fait d'évolution, le groupe Rémy Cointreau lui a proposé de changer d'échelle et de développer « une micro-filière de moyenne montagne ». Une vingtaine d'agriculteurs devraient à terme être concernés par ce projet de développement, qui valorisera environ 500 tonnes de céréales par an. « C'est une manière de créer de la valeur ajoutée sur le territoire et de sécuriser les exploitations », assure Frédéric Revol.
« On veut faire du lait »
A Prébois, l'exploitation laitière de la famille Carton présente un tout autre profil. En prévision de la cessation d'activité de leur père, à la retraite l'an prochain, Thomas et Fabien Carton se sont lancés dans un ambitieux projet de modernisation, incluant un nouveau bâtiment (1 900 m2 en aire paillée, logettes, caillebotis...) et un système de traite robotisé afin de s'alléger la charge de travail et d'« avoir une vie de famille ». Coût de l'opération : 700 000 euros, subventionnés à hauteur de 22%. « Le lait, nous, on y croit, lance Thomas, le benjamin. Nous avons mis quatre ans pour monter le projet. Plusieurs fois nous avons failli jeter l'éponge. Mais on veut faire du lait et on y arrivera. »
Sauf que le contexte est pour le moins compliqué. Danone, à qui le Gaec du Chatel vend son lait, a annoncé son intention d'abandonner prochainement la collecte dans le Trièves. « Nous ne sommes plus que six producteurs : il n'y a plus les volumes », explique le jeune éleveur. La botte secrète des Carton, c'est La Fermière, à Gap (Hautes-Alpes). L'usine produit une gamme de yaourts et desserts lactés haut de gamme, fabriqués à partir de lait de montagne issu des Alpes du Sud. En plein développement, l'entreprise cherche du lait de qualité tous azimuts. Le Gaec du Chatel, qui veut « valoriser son lait de montagne » a une carte à jouer. Quitte à passer chez Sodiaal, qui livre l'usine de Gap.
Filières de qualité
Sur le territoire, son frère et lui font plutôt figure d'exception. « Beaucoup arrêtent le lait pour reprendre un troupeau allaitant, affirme Olivier Beaup, éleveur et président du comité de territoire Sitadel. Rien qu'à Prébois, nous sommes six ou sept. La moitié va s'arrêter, sans reprise derrière : les enfants ne veulent pas. (...) Le problème, en montagne, c'est que nos coûts de production sont élevés. Si nous n'avons pas de filière qualité, il est difficile de valoriser nos produits. » Et donc de motiver des jeunes.
« La solution passe par la territorialisation du lait : il faut une reconnaissance du lait de montagne », avance Alain Haret, élu à la chambre d'agriculture. Pascal Denolly, vice-président de l'organisme consulaire, va plus loin en rappelant que le Trièves est un territoire « assis sur du lait, de la viande et des céréales, mais il n'y a aucun signe de qualité. Il faut absolument qu'on active des dynamiques. Comment la Région peut-elle accompagner les projets ? »
« Si des projets se mettent en place, nous viendrons en appui, assure Jean-Pierre Taite. Un signe de qualité sur le territoire, voilà un vrai projet. Nous pouvons le soutenir. » L'élu est d'autant plus à l'aise avec ça que le soutien aux filières agricoles fait partie des engagements de la Région. Et d'évoquer, à titre de démarche exemplaire, la filière lait en Savoie. Le sujet fait tiquer les Isérois. « En Savoie, ils ont des entreprises de transformation que nous n'avons pas », rétorque Jean-Louis Goutel, directeur adjoint de la chambre d'agriculture. « Eux, ils ont le tourisme, nous, on n'a pas ça ! », ajoute Fabien Carton.
Nouveaux débouchés
Si difficile soit-il, le contexte n'empêche pas les Isérois de se montrer entreprenants. Face au représentant de la Région, élus et responsables professionels ont tenu à rappeler qu'ils savaient prendre leurs responsabilités. Pascal Denolly a détaillé différentes démarches collectives, comme la structuration du pôle agroalimentaire, la marque départementale Agri (Is) Here ou encore les initiatives de professionnels pour chercher de nouveaux débouchés, comme les Eleveurs de saveurs iséroises ou les éleveurs ovins engagés dans l'association des Viandes agropastorales. Le Département a également insisté sur « l'effet levier et structurant de la commande publique », prenant appui sur l'exemple des cantines des collèges isérois qui travaillent avec des plateformes locales comme Recolter ou Manger bio Isère. « L'idée, c'est d'ouvrir les marchés des lycées à ces plateformes », s'est entendu suggérer le vice-président de la Région. Qui a répondu : « Pourquoi pas ? La seule chose qui nous intéresse, c'est que les producteurs soient gagnants. » Chiche ?
Marianne Boilève
(1) Etablissement public de coopération intercommunale.
Budget agricole / La Région mise sur les élus locaux pour soutenir les agriculteurs et les aider à porter les dossiers mobilisant des fonds régionaux.