La transition... du champ à l'assiette
Les crises ont parfois du bon. Celle liée à la pandémie de Covid aura eu au moins le mérite de placer l'alimentation au cœur des débats. Et même d'en faire un enjeu stratégique, comme l'a expliqué Stéphane Linou en introduction du séminaire d'ouverture du mois de la Transition alimentaire, le 22 septembre, au lycée horticole de Saint-Ismier. Petit-fils d'agriculteur et pionnier du mouvement locavore, ce spécialiste de l'aménagement du territoire a démontré à son auditoire, composé en grande partie de nouveaux élus, l'intérêt de mettre en place des « périmètres de sécurité alimentaire » et d'introduire l'alimentation dans les plans communaux de sauvegarde (PCS).
Enjeu de sécurité nationale
Rappelant que les zones urbaines n'ont en moyenne que 2% d'autonomie alimentaire, Stéphane Linou a expliqué que « ne pas produire à côté de là où l'on consomme est un risque désormais identifié » par les pouvoirs publics : il suffirait d'une cyber-attaque de grande ampleur ou d'un événement majeur bloquant les circuits classiques de distribution (routes, voies ferrées…) pour que l'alimentation devienne un enjeu de sécurité nationale.
La crise sanitaire du printemps dernier est un cas d'école : elle a mis en évidence la grande vulnérabilité de notre système alimentaire mondialisé. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles les propos de Stéphane Linou ont convaincu. « Le problème de l'alimentation n'est pas répertorié comme une urgence, mais avec ce qui s'est passé au printemps, nous aurions très bien pu connaître une forme de pénurie alimentaire, signale Jacqueline Rebuffet, agricultrice à Laval et membre du bureau de la chambre d'agriculture. Comme tout s'est passé dans l'urgence, on ne savait pas où aller chercher les productions. Pour les agriculteurs en filière longue, tout s'est arrêté. S'il y avait eu une politique publique, on aurait pu réorienter les productions et approvisionner les populations. » L'élue estime qu'il faut tirer les enseignements de cette crise pour construire une politique publique en ce sens.
L'Isère ne part pas de rien. Depuis 2015, sept partenaires publics se sont associés pour élaborer un système alimentaire local et durable à l'échelle du bassin grenoblois, devenu « projet alimentaire inter-territorial » (PAIT). Celui-ci s'est peu à peu structuré autour de deux orientations stratégiques : l'emploi agricole, la préservation et la transmission du foncier d'une part, et de l'autre l'augmentation des productions locales de qualité dans les assiettes.
Bilan stimulant
Cinq ans plus tard, le bilan est qualifié de « stimulant » par les différents acteurs (collectivités territoriales, parcs régionaux, chambres consulaires, professionnels, associations...). Des interventions foncières ont permis de préserver, voire de reconquérir des espaces agricoles. Les collectivités, le Département et les chambres consulaires ont mis en place le Pôle agroalimentaire. Lancée en 2018, la marque IsHere se décline en plusieurs centaines de produits. De gros efforts sont également consentis pour introduire des produits locaux en restauration collective. Et, depuis le printemps dernier, une carte interactive recense les producteurs isérois et les localise à travers tout le département.
Sur le plan de l'autonomie alimentaire, c'est une première étape. Encore insuffisante. « Aujourd'hui que l'on se targue de qualité, Stéphane Linou repose le problème de façon radicale, soulignePascal Denolly, maraîcher et président du Pôle agroalimentaire. Il s'agit de savoir ce qu'on va manger, et donc ce qu'on va produire, comment et où. La semaine dernière, nous avons rencontré La Dauphinoise qui nous a expliqué que ses essais sur la lentille étaient décevants. Ce qui siginifie que si nous voulons garantir un approvisionnement régulier d'alimentation en réorientant la production vers les protéines végétales par exemple, il faut sans doute aussi réorienter la recherche. Mais ça ne peut se faire que sur un temps long. »
Il y a pourtant urgence. La bonne nouvelle, c'est qu'une prise de conscience est en train d'émerger au-delà des cercles traditionnels. « Longtemps, dans les instances agricoles, on nous a pris, nous, les producteurs bio, pour des fumeurs de pétards, mais le discours est en train de changer », témoigne Franck Rousset, maire de Chevrière, éleveur et président de Manger bio Isère. Le responsable constate que ça évolue aussi du côté des élus, qui commencent à réfléchir à la manière de relocaliser l'alimentation. « Si on couple ça avec les enjeux sociaux, écologiques et environnementaux, ça prend tout son sens, sans risquer d'être taxé de protectionniste, insiste Franck Rousset. Les agriculteurs passent leur temps à produire des denrées peu rémunérées qui vont être transformées à l'autre bout du pays. Cette incohérence est de moins en moins comprise. Il vaut mieux se concentrer sur de l'alimentation territoriale, à condition de maîtriser toute la filière. Car l'agriculteur, tout autant que le transformateur, doit retrouve ses billes. » Une tendance confirmée par Pascal Denolly : « Les opérateurs nous disent que produire du maïs avec dix tours d'eau, ce n'est pas possible. On sent que ça bouge, qu'il y a une dynamique en Isère. On a les outils, mais on patine un peu. »
Casser le schéma antérieur
Car le chantier est complexe. Il faut agir à la fois sur le foncier, la transmission, la production, la logistique, la distribution, les restaurations hors domicile, les comportements alimentaires des habitants... Sans oublier la formation et l'adaptation des métiers de l'agriculture aux nouveaux enjeux (agroécologie, changement climatique, attentes des consommateurs...). « Le principal problème, c'est que les agriculteurs doivent accepter de casser le schéma antérieur, celui des années 80, auquel j'ai moi-même adhéré, pointe Pascal Denolly. Aujourd'hui, nous consommons 35 000 tonnes de patates en Isère. Or nous n'en produisons que 4 000. Il y a une place à prendre. Nous réfléchissons à la manière d'enclencher la production de légumes, car ça correspond à une vraie demande. Nous travaillons avec des opérateurs comme La Dauphinoise pour y répondre. Car si l'on veut 50% d'alimentation locale en 2022, comme nous y invite la loi Egalim, il va falloir aller vite. C'est une belle orientation, mais il faut bosser ensemble. » Et comme pour donner l'exemple, Manger bio Isère vient d'adhérer au Pôle agroalimentaire.
Marianne Boilève
Installation / Jeudi 1er octobre, à Saint-Laurent-Pont, élus, agriculteurs et porteurs de projets ont échangé sur les conditions à réunir et les pièges à éviter pour réussir son parcours. Et contribuer à l'approvisionnement du territoire.Transmission des fermes et développement agricole
Qui voudra de ma ferme ? Comment se faire accepter en tant que futur repreneur ? Agrandir le voisin ou installer un jeune ? Jeudi 1er octobre, une trentaine d'élus, d'agriculteurs, futurs cédants ou non, et de porteurs de projets ont discuté des questions de transmission et d'installation, dans le cadre d'une soirée organisée pour le mois de la Transition alimentaire. Après la projection d'un petit film synthétisant les enjeux, Laurent Fillion, chargé de misson agriculture au Parc naturel régional de Chartreuse, a analysé avec ses « invités » les leviers d'une installation réussie, gage de pérennité pour le développement agricole d'un territoire.Agriculteurs et futurs installés ont évoqué l'importance du contexte local, porteur ou non (débouchés, présence d'une Cuma, système d'entraide, réseau associatif...) et l'influence de l'accueil. Ils ont insisté sur le rôle de facilitateur, voire d'atténuateur de conflits, des agriculteurs locaux. Joseph Hurand, futur repreneur d'une ferme au Sappey, a raconté combien ont été précieux les soutiens du cédant et de quelques figures du village, notamment pour négocier la reprise des baux agricoles auprès des propriétaires. Un jeune venu de Lozère a quant à lui expliqué qu'il n'avait pu trouver de foncier chez lui, car son projet sortait du cadre : il voulait faire autre chose que de l'Aubrac... Les relations avec les élus et les habitants ont également été mises en avant. Au Sappey, l'installation de jeunes agriculteurs en circuit-court est vue d'un très bon œil par la population. Ce n'est pas le cas partout, a confié Joseph Hurand qui a connu certaines mésaventures en terres beaufortaines. Cependant, la question du logement est potentiellement bloquante, notamment dans les communes touristiques ou très cotées. La municipalité peut alors jouer un rôle déterminant en retapant des locaux ou en construisant des logemets communaux.MB
Mois de la transition alimentaire
Petite sélection
Attention : en raison de l'évolution de la situation sanitaire, les événements ci-dessous sont susceptibles d'être annulés.Rencontre professionnelle
Grande distribution : comment peut-elle, et dans quel périmètre, participer à une autonomie alimentaire plus localisée ? (table-ronde avec des gérants de GMS, le président du Pôle agroalimentaire de l'isère et les Sociétals Angels le 23 octobre)Visites/conférences
Les légumineuses au secours du climat (soirée ciné débat le 10 octobre à Saint-Geoire-en-Valdaine et le 23 octobre au Versoud)
A table ! Quelle alimentation pour demain ? (tablée paysanne, visite et débat le 10 octobre à Sinard)
Visite de la coopérative des Entremonts (tous les mercredis à 10h jusqu'au 31 octobre)
La part des autres (projection-débat sur l'appauvrissement des producteurs et des consommateurs, le 14 octobre à Grenoble)
Vers une alimentation durable en restauration collective (conférence participative le 16 octobre aux Abrets en Dauphiné)
On en fait tout un plat (conférence débat sur l'approvisionnement local des cantines, le 16 octobre au Grand Séchoir à Vinay)
En route vers l'autonomie alimentaire (conférence débat le 16 octobre à Allevard)
Portes ouvertes à la ferme agro-écologique Plantzydon (le 17 octobre à Pontcharra)
Festival La poire en deux (ateliers, conférences, projections, visite de jardins partagés, de fermes urbaines et d’un atelier de transformation alimentaire du 23 au 25 octobre à Grenoble)
Conférence gesticulée sur l'impact de notre alimentation sur le climat (suivie d'une table-ronde en présence des comédiens et des différents acteurs de l’alimentation sur le territoire le 24 octobre à Saint-Etienne-de-Crossey)Lieux et horaires sur pait-transition-alimentaire.fr