La transmission comme projet de vie
Penser la transmission comme un projet d'installation. C'est le parti pris par Denys et Madeleine Meunier lorsqu'ils ont décidé de céder leur exploitation à leur fille. L'histoire remonte au début des années 2000, quand Violaine a annoncé à ses parents qu'elle voulait prendre leur suite à la tête de la chèvrerie familiale, le Gaec entre Fure et Tour, à Charavines. Très contents, les éleveurs y ont cependant mis une condition : « Si tu restes, il faut agrandir, donc construire quelque chose d'aplomb, ont-ils dit à leur fille. Mais si on se relance à 50 ans, ce n'est pas pour que tu nous plantes dans deux ans. »
Message reçu 5 sur 5. Perspicace et bosseuse, Violaine savait à quoi s'attendre. « J'aide mes parents à la chèvrerie depuis que j'ai 15 ans, explique-t-elle. Je connais le métier. Ça m'a toujours plu. » Bac S en poche, la jeune fille se lance dans un BTS Production animale. Elle y rencontre un jeune homme, Sébastien Juge, qui partage avec elle un peu plus que l'intérêt pour le métier au point de commencer à s'impliquer au sein du Gaec familial. De son côté, Violaine suit un parcours classique, mais un contretemps la conduit à faire l'un de ses stages dans la ferme de ses parents, ce qui a « permis de penser à l'installation, de la prévoir, donc de gagner du temps. »
Investir avant de partir
Quand elle s'installe à 21 ans, en 2005, Denys et Madeleine Meunier ont encore dix ans de vie professionnelle devant eux. « Le gros avantage, c'est qu'elle pouvait démarrer avec une structure, un cheptel, une clientèle », raconte l'éleveur. L'exploitation, très réputée, tient bien la route. Cela dit, le troupeau est modeste ; les bâtiments sont anciens et mal commodes. La famille décide donc d'investir dans un nouveau bâtiment, y intègre le séchage en grange et augmente le troupeau laitier. De 55 chèvres de race Saanen, le cheptel passe à 70, puis à 80. En 2009, le Gaec s'enrichit encore d'une dizaine de têtes. Il en compte 105 aujourd'hui.
La passation de pouvoir se fait donc en douceur. « Pour moi, ça a commencé quand nous avons réglé la situation patrimoniale chez le notaire pour que Violaine et ses deux sœurs soient tranquilles », précise Denys Meunier, qui ne voulait pas « reproduire un schéma » dont il avait souffert lui-même quand il s'est installé. « Je ne suis devenu propriétaire que 20 ans plus tard, confie-t-il. Pour moi, il était hors de question de mettre des jeunes dans une situation pareille. »
Quelques temps après, Sébastien Juge épouse Violaine, puis rejoint le Gaec en 2009, après un détour professionnel par une fromagerie savoyarde. Le jeune homme apporte un souffle nouveau, mais aussi un esprit d'entreprise qui n'est pas toujours forcément en phase avec celui de son beau-père. Le nouvel associé prend toute la place qui lui revient, avance des projets, des idées. Par nature, il a tendance à foncer ; son beau-père, par prudence, à freiner. C'est là que cela peut devenir compliqué, prévient Denys, qui reconnaît plein de qualités à son gendre, mais « ce ne sont pas les nôtres. Ça n'a jamais clashé, mais c'est très dur à gérer. Sébastien n'a pas la même approche, ni le même caractère que nous. Il a fallu faire un gros travail sur nous-mêmes. Mais nous avons fini par comprendre que nous devions lâcher le morceau. » Et d'ajouter : « Dans un cas comme ça, si le côté économique et financier n'est pas sain, c'est la mort de l'exploitation. Nous, heureusement, nous avions une bonne situation. »
Pas de faux retraités
A l'automne dernier, Denys et Madeleine Meunier ont pris leur retraite. Désormais seuls maîtres à bord, Violaine et Sébastien Juge ont embauché trois salariés pour remplacer leurs deux anciens associés. Ils s'y retrouvent, mais Violaine reconnaît avoir un peu perdu en souplesse. « Mes parents savaient ce qu'ils avaient à faire. Là, il faut gérer les salariés, les plannings... » Cela dit, elle sait qu'elle peut compter sur son père ou sa mère en cas de besoin. « On ne refuse pas, mais on n'est plus sur la ferme, indique Denys. Si nous étions restés, nous serions des faux retraités. C'est comme ça qu'on emm... les jeunes. »
Marianne Boilève