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Société

Le bistrot, pilier de village

Depuis 1993, le réseau des Bistrots de pays mise sur la qualité et la convivialité pour créer du lien et animer les territoires sur lesquels les établissements sont installés.
Le bistrot, pilier de village

Tous les prétextes sont bons pour aller au bistrot. Encore faut-il qu'il en ait un dans les parages... Car, comme nombre de commerces en milieu rural, le bistrot - ou le café - est devenu une espèce en voie de disparition. On en comptait 500 000 en France au début du XXe siècle, il n'y en a plus que 35 000 aujourd'hui, et moins de 9 000 dans les communes rurales. « Mon père m'a toujours raconté que, quand il était gamin, il y avait trois bistrots dans notre village. Aujourd'hui, il n'y en a plus un seul », témoigne Pierre, un salarié originaire de Saint-Romain. Attablé à la terrasse du Petit Campagnard, le Bistrot de pays de La Chapelle-de-Surieu, a dû faire deux kilomètres pour savourer son plat du jour. « Avant, ils n'avaient pas le téléphone, ni la voiture, mais ils allaient au bistrot », renchérit Maxime, son collègue. La tradition s'est beaucoup perdue dans les campagnes. « Maintenant, nous habitons dans les communes dortoir, regrette leur jeune patron, Yannick Gache. C'est chacun pour soi, chacun chez soi. Dommage, parce que le bistrot, c'est un lieu de rencontre. Ça crée des liens. »

Gage de qualité

C'est bien parce qu'il a fait le même constat il y a plus de 20 ans que Bernard Reynal, alors directeur d'un syndicat intercommunal en Corrèze, a cherché le moyen de stimuler la fréquentation des bistrots de campagne. En 1993, il crée le premier réseau des Bistrots de pays. Le principe : inviter bars, cafés et petits restaurants de village à se faire labelliser Bistrot de pays en répondant à un esprit bien précis (accueil, ouverture à l'année, cuisine à base de produits locaux, prix abordable, offre de services...) et s'engager à travailler en lien avec les établissements labellisés au sein d'un même territoire. Démarré à Forcalquier, dans les Alpes de Haute-Provence, le réseau s'est rapidement étoffé. Il compte aujourd'hui plus de 200 bistrots répartis entre 25 départements, dont quatre en Isère (1). Expérience et bouche à oreille aidant, les clients ont rapidement compris qu'ils trouveraient là ce qui devient de plus en plus rare ailleurs. Qu'ils la connaissent ou non, les clients considèrent désormais la petite enseigne non comme une marque, mais comme un gage réel de qualité. Martial Bouchard, le patron du Petit Campagnard, confirme : « C'est vrai que, même si La Chapelle n'est pas sur une route très passante, j'ai des clients qui s'arrêtent parce qu'ils ont vu l'enseigne. »

Produits locaux

Installé en 1994 à La Chapelle-de-Surieu, Martial a « converti » son établissement il y a deux ans. « C'est la chambre de commerce du Nord Isère et la maison du Pays roussillonnais qui me l'ont proposé. Ils cherchaient des bistrots dans des communes de moins de 2 000 habitants qui avaient le profil, envie de rejoindre le réseau et de participer à l'animation du territoire en proposant un minimum de trois événements par an. » Moyennant une cotisation de 250 euros, un soutien logistique de la CCI et quelques changements à la marge, Martial s'est facilement adapté. Comme sa cuisine valorisait déjà les produits locaux, il a surtout développé de nouveaux services, comme l'épicerie, le dépôt de pain, la vente de journaux, le relais Poste ou l'information touristique... qui lui ont amené de nouveaux clients. Le restaurateur est également allé démarcher chambres d'hôtes et campings alentour pour se faire connaître. Un travail dont il « commence tout juste à sentir les effets », car Le Petit Campagnard, au contraire des Douceurs d'Autrefois à Semons ou de la Guinguette à Panissage, pâtit d'être un peu à l'écart d'un axe routier ou d'une zone touristique.
Heureusement, le réseau vient en soutien. Tous les trois mois, les membres se rencontrent pour échanger, partager leurs difficultés et développer des projets communs, comme la création de cette « assiette du Bistrot » commune, composée de légumes, charcuteries et fromages locaux, ou, en ce mois de juillet, les « Balades à Cricri », des randonnées contées qui permettent de découvrir les richesses et de se régaler d'un repas... au Bistrot à la fin de la balade (2).

Ambassadeur du territoire

Avec ses quatre Bistrots, ce tout jeune réseau isérois pourrait être plus dynamique encore s'il était plus dense. D'où l'intérêt de le développer. C'est ce à quoi s'attellent la CCI du Nord Isère et les partenaires de l'opération (3). Tâche bien engagée, mais ardue : « Les bistrots sont des acteurs clés pour l'attractivité touristique et le maintien du tissu économique dans les campagnes, explique Martine Bègue, chargée de mission Bistrots de pays à la CCI. Malheureusement, nombre d'entre eux ferment, faute de repreneurs ou pour des questions de mise aux normes. Nous en avons tout de même recensé six autres qui pourraient prochainement rejoindre le réseau. Mais il faut pour cela que le bistrotier manifeste une envie d'avancer, qu'il propose une restauration de qualité et qu'il accepte de travailler un peu différemment. » Car un Bistrot de pays est plus qu'un lieu où l'on peut boire un verre ou manger un morceau. Il joue un vrai rôle d'ambassadeur et d'animateur du territoire par sa cuisine, ses initiatives et sa programmation culturelle. « Il s'agit de créer du lien profitable à l'ensemble des acteurs locaux, tant en termes de convivialité, que de dynamisme économique et touristique », assure Martine Bègue. Avec, à la clé, une hausse de 15 à 30 % de fréquentation et de chiffre d'affaires pour le bistrot.

Marianne Boilève

(1) Le Petit Campagnard à La Chapelle-de-Surieu, La Guingette à Panissage, les Douceurs d'Autrefois à Semons et La Grange à Torchefelon.
(2) Prochaines Randonnées contées : le 26 juillet au Petit Campagnard à La Chapelle-de-Surieu (rendez-vous à 9h. Renseignement : 04 74 79 41 21) ; le 29 juillet aux Douceurs d'autrefois à Semons (rendez-vous à 18h. Renseignement : 04 74 57 29 33).
(3) Le Pays roussillonnais, Bièvre-Isère communauté, Isère Porte des Alpes, les Vals-du-Dauphiné, avec l'appui financier du Département et de la Région.

 

Les neuf commandements d'un Bistrot de pays
Avant d'être labellisé Bistrot de pays, un établissement est évalué sur 130 critères (accueil, hygiène, fournisseurs...). Mais il doit avant tout correspondre à un certain profil, notamment :
- être situé dans une commune de moins de 2 000 habitants ;
- être le dernier ou l'un des derniers commerces de proximité du village ;
- être ouvert à l'année ;
- proposer, autant que possible, les services de base non assurés par ailleurs dans le village (dépôt de pain, de journaux, petite épicerie...) ;
- mettre à disposition des documents d'information touristique locale ;
- organiser au moins trois animations festives et culturelles par an ;
- valoriser les produits du terroir ;
- proposer au minimum une petite restauration de type casse-croûte à toute heure, avec des produits régionaux ;
- si une restauration complète est assurée, proposer des repas et des recettes à base de produits locaux.

 

 

 

La Marmite, un bistrot sauvé par ses clients

Elle revient de loin, cette Marmite ! Après plusieurs expériences malheureuses, les habitants des Adrets-en-Belledonne ont décidé de sauver leur bistrot. En 2014, une vingtaine d'entre eux se sont associés pour relancer le dernier commerce du village avec les moyens du bord. Soutenus par la municipalité, ils ont commencé par monter un projet articulé autour de trois pôles (restauration, services et animation), puis cherché des financements. Un KissKissBank et pas mal de démarches plus tard, le Caf'épicerie-Rest'autrement des Adrets a ouvert ses portes. A sa tête, un collectif de vingt membres fondateurs, chargé de gérer l'ensemble du projet, depuis la rédaction des statuts (une société coopérative d'intérêt collectif) jusqu'aux aménagements, en passant par l'approvisionnement, le choix des fournisseurs (locaux pour la plupart), l'embauche de deux salariés et l'animation du lieu.
Epicerie locavore
Sensiblement différente de la démarche des Bistrots de pays, cette initiative collective n'en partage pas moins le même objectif : devenir le point central de la vie du village. Du mardi au samedi, la Marmite des Adrets propose une restauration soignée (à midi), un bar et une épicerie « locavore » privilégiant autant que faire se peut les circuits courts, voire bio. On y trouve aussi bien les œufs, le pain, le miel, les laitages, les glaces et les salaisons de Belledonne que les sirops Bigallet ou les gourmandises du Vercors. Grâce à une clientèle d'habitués et de villageois qui jouent le jeu, Alexandre et Amélie, deux salariés aussi accueillants que bons cuisiniers, font tourner la structure tout au long de l'année. Quand ils sont en repos, le dimanche notamment, une armée de 90 marmitons prend le relais pour faire vivre le lieu. Car La Marmite ne se contente pas de nourritures terrestres. Elle accueille également nombre d'événements festifs et culturels tout au long de l'année (concert, théâtre, lectuere, ciné-rencontre...), en soirée notamment. Une histoire qui fleure l'utopie, mais qui fonctionne bel et bien aujourd'hui, au cœur d'un village de montagne.
MB