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Congrès FDSEA

Le développement durable, un contrat gagnant ?

A l'occasion de son congrès annuel, qui s'est déroulé le 3 mars à Penol, la FDSEA de l'Isère a organisé une table-ronde sur la valorisation des pratiques agricoles, afin de mieux répondre aux attentes sociétales tout en améliorant le revenu des paysans.
Le développement durable, un contrat gagnant ?

Les agriculteurs n'ont pas attendu les « injonctions sociétales » pour considérer le développement durable comme un atout plutôt qu'une contrainte. A l'occasion de son congrès, qui s'est déroulé le 3 mars à Penol, la FDSEA de l'Isère en a fait la démonstration. « On fait du bon boulot, mais il faut le faire dans le cadre d'un contrat gagnant-gagnant », a lancé Jérôme Crozat, en amorce du débat sur la question.

Pour appuyer son propos, le président du syndicat s'est entouré de quatre responsables aux profils très différents : Michel Joux, président de la FRSEA, Aurélien Clavel, vice-président national des Jeunes agriculteurs, Stéphane Joandel, éleveur laitier dans la Loire et président de la commission Lait et environnement à la FRSEA, et Arnaud Rousseau, agriculteur en Seine-et-Marne (grandes cultures et maraîchage), président de la FDSEA 77, du groupe Avril et de la FOP (1). Chacun dans son domaine a démontré l'intérêt de miser sur le développement durable.

Aménités positives

« On voit souvent l'environnement comme quelque chose de négatif, mais les terrains que l'on cultive, c'est bon pour l'environnement : c'est du stockage de carbone, a rappelé Stéphane Joandel. Aucun corps de métier ne le fait comme nous le faisons. Le stockage de carbone et la biodiversité, c'est nous ! » Inscrit dans l'AOP fourme de Montbrison, l'éleveur des monts du Forez a invité ses collègues à revendiquer leur engagement - sans doute trop silencieux - dans la lutte contre le changement climatique. Et Arnaud Rousseau lui a emboîté le pas, avec un sens aiguisé de la formule : « N'ayons pas peur de dire qu'un hectare de prairie, en termes d'aménités positives, c'est mieux qu'un hectare de bitume. »

Certes, mais comment décliner cela au sein des exploitations ? Les leaders syndicaux ont esquissé plusieurs pistes pour valoriser les initiatives vertueuses. Stéphane Joandel a mis l'accent sur la démarche « Bas carbone ». Décerné par l'Etat, ce label permet de financer un projet par la valorisation de la séquestration de carbone et la réduction d'émissions de gaz à effet de serre (GES) (2). Pour y prétendre, les exploitants agricoles doivent réaliser un diagnostic Cap'2ER en début et en fin de projet. Cet outil multicritère mesure les performances environnementales en élevage de ruminants grâce à la « comptabilisation » des GES évités. Plus de 40 pratiques sont susceptibles de réduire l'empreinte carbone du lait, de la viande et des cultures. Elles concernent six sources d'émissions : la gestion et l'alimentation du troupeau, celle des déjections animales, la gestion des cultures, les consommations d'engrais, d'aliments et d'énergie, ainsi que la séquestration de carbone par les sols et la biomasse (implantation de prairies et plantation de haies).

« Le carbone est une solution pour amener une valorisation à nos pratiques, mais l'enjeu c'est : qui va s'en saisir et qui va en bénéficier ? » a toutefois mis en garde Aurélien Clavel. Stéphane Joandel en a convenu : « A qui vendre nos crédits carbone ? On verra. Certaines entreprises veulent en faire du marketing. Il faut que nous soyons vigilants. »  Ce qu'a confirmé Jérôme Crozat, éleveur laitier qui livre chez Danone : « Ne vendons pas nos crédits pour zéro ! Chez Danone, ils nous incitent à passer au bas carbone, mais ce sont eux qui auront les crédits ! »

Plus vert, plus cher

Plus largement, les responsables syndicaux ont exhorté leurs troupes à analyser les bonnes pratiques et les « démarches positives » en termes de rémunération. « Entretenir le paysage, tailler les haies, autant d'arguments pour entamer le dialogue avec les collectivités », a rappelé Aurélien Clavel. « L'environnement, ce n'est pas la punition permanente : c'est un gage de revenu ! », a renchéri Arnaud Rousseau, appelant la profession à « aller chercher de la valeur par le carbone [aussi bien que] par l'article 44 de la loi Egalim » (3). Pas simple, mais le président du groupe Avril s'est dit confiant. « Demain, nous allons être capables d'aller chercher de la valeur sur les économies de GES à partir des modes de production des exploitants, a-t-il expliqué. Si vous ne labourez plus ou que vous faites des cultures intermédiaires, vous piégez plus de carbone. Tout cela se chiffre et peut ramener entre 60 et 100 euros à l'hectare, selon les productions. » Tout en se défendant de « vendre du rêve », le responsable professionnel a réaffirmé avec force que « le plus vert, ce doit être plus cher ! »

A la question de savoir si le plan protéines végétales (stratégie lancée par le chef de l'Etat il y a deux ans en vue d'accéder à la « souveraineté alimentaire ») peut aider les agriculteurs à sortir de l'impasse, Arnaud Rousseau s'est montré quelque peu dubitatif : « Le plan protéine, on en parle depuis 1974... Aujourd'hui, le compte n'y est pas. » En revanche, il est convaincu que la protéine végétale constitue une « opportunité pour ramener de la valeur dans les cours de ferme », et donc un « enjeu essentiel ». D'où la nécessité d'aller chercher des moyens partout, tant au niveau national qu'européen, et de miser autant sur la PAC que sur des leviers de type New Green Deal qui doit permettre à l'Europe d'atteindre la neutralité carbone à l'horizon 2050. 

Services environnementaux

Pour ce qui est de l'échelon local, là aussi, il y a « beaucoup à faire » : stockage de fourrage, développement des légumineuses, installation d'outils performants à l'échelle des territoires... Encore faut-il « être collectivement capable de mener des projets viables », a insisté Arnaud Rousseau. De son côté, Stéphane Jaouandel a encouragé à actionner le levier des contrats de prestation de services environnementaux (CPSE), mis en place par la FNSEA en 2015 pour rémunérer les services rendus à la collectivité par les agriculteurs. Autant de champs d'action en faveur du développement durable qui peuvent se traduire en termes de rémunération, mais aussi d'image. « Ces démarches de développement durable ne seront viables que si la société les accepte et si elle accepte d'en payer le prix, a tenu à souligner Aurélien Clavel. C'est long à mettre en place, mais il faut y aller. »

Marianne Boilève

(1) Fédération française des producteurs d'oléagineux et de protéagineux, affiliée à la FNSEA.

(2) Créé par le ministère de la Transition écologique, le label Bas carbone permet de certifier des projets de réduction des émissions de GES ou de séquestration du carbone, pour attirer des financeurs (collectivités, entreprises, citoyens...) prêts à soutenir des projets vertueux, en compensation de leurs propres émissions résiduelles.

(3) Cet article stipule qu'il est proscrit de proposer à la vente ou de distribuer à titre gratuit, en vue de la consommation humaine ou animale, des denrées alimentaires ou produits agricoles pour lesquels il a été fait usage de produits phytopharmaceutiques ou vétérinaires, ou d'aliments pour animaux non autorisés par la réglementation européenne, ou ne respectant pas les exigences d'identification et de traçabilité imposées par la réglementation.

 

Focus / Les fermes laitières « bas carbone » s'inscrivent dans une démarche de filière qui accompagne les éleveurs laitiers soucieux de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). Eleveur à Varacieux, Bruno Neyroud a livré son témoignage au congrès.

Stratégie bas carbone

Réduction des émissions et adaptation au changement climatique sont les deux mamelles... du Gaec de Sully. Avec 75 vaches laitières et 495 tonnes de gaz à effet de serre émis chaque année, l'empreinte carbone de l'exploitation est loin d'être négligeable. Bruno Neyroud et ses associés travaillent depuis des années à la réduire. Pour les émissions des vaches, pas grand chose à espérer : une vache qui rumine ne peut faire autrement que de produire du lait... et du méthane. En revanche, les éleveurs ont la main sur l'alimentation du troupeau. « Moins on achète à l'extérieur, moins on émet de gaz à effet de serre », explique Bruno Neyoud. 
Autonomie stratégique
La chance de la ferme, c'est qu'elle produit du lait pour l'IGP saint-marcellin. Elle le valorise donc plutôt bien, mais doit en contrepartie respecter un cahier des charges qui impose d'alimenter le troupeau avec 80% de fourrages et 180 jours de pâturages. Cette « contrainte » a conduit les éleveurs à développer une stratégie d'autonomie alimentaire. Une démarche en lien avec la stratégie bas carbone.
La réflexion a démarré il y a six ans avec la réalisation d'un diagnostic environnemental. Avec ses 40 hectares de cultures (18 de maïs, 12 de céréales et 8 de luzerne) et ses 60 hectares de surfaces en herbe et de prairies temporaires, la ferme s'est révélée très performante sur le volet de l'autonomie alimentaire : elle est autonome à 88%. Son point fort : les apports en protéines, notamment grâce à la luzerne. « Il est absurde d'importer du soja du Brésil : il faut essayer d'optimiser au maximum, si possible avec des cultures de légumineuses », estime Bruno Neyroud. Grâce à un mélange "saint-marcellin" mis au point spécialement pour l'apppellation, les prairies offrent un bon niveau de production pendant sept à huit ans, avec un miminum d'engrais de synthèse, les légumineuses apportant l'azote nécessaire à la pousse des graminées. Tous ces efforts cumulés conduisent l'exploitation à stocker l'équivalent de 100 tonnes de carbone, soit un cinquième de ses émissions.
A cela s'ajoute la prise en compte des aléas climatiques et la résistance à la sécheresse. Entre les arbres et les noyers, qui piègent le carbone et procurent de l'ombre, et l'amélioration du taux d'humus des sols, par des appports de compost constitué de fumier et de déchets verts broyés, les éleveurs actionnent tous les leviers à leur disposition.
Economie d'énergie
La réflexion a également touché la consommation d'énergie. Grâce à un système de chauffage au bois performant (l'exploitation possède 27 hectares de bois), le Gaec chauffe les habitations, mais aussi l'eau qui sert au lavage de la salle de traite. Pour optimiser au maximum leur consommation, les éleveurs utilisent le circuit d'eau qui alimente les abreuvoirs pour refroidir les 500 000 litres de lait produits chaque année, ce qui permet de gagner une dizaine de degrés pour le refroidissement.
MB