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Société

Le Grésivaudan s'interroge sur son alimentation

La troisième édition de l'Ecofestival de Lumbin a permis aux élus, aux citoyens et aux agriculteurs d'échanger sur les questions d'alimentation, de bio et de local. Quand les agriculteurs sont interrogés sur leurs pratiques, les collectivités le sont sur leurs intentions.
Le Grésivaudan s'interroge sur son alimentation

Hervé Cassar, le président de l'association Ecocitoyens du Grésivaudan et organisateur de l'Ecofestival de Lumbin en rêve : une bio vallée comme dans le diois dans la Drôme, une vallée du Grésivaudan où tous les agriculteurs passeraient au bio... Car en face, les lignes bougent, avec des consommateurs de plus en plus avertis et surtout, des collectivités désireuses de s'inscrire dans le circuit vertueux du bio et du local. « Nous ne sommes pas naïfs, nous savons que cela prend du temps », reconnaît le président. Il pointe deux leviers : l'installation des jeunes et le changement des pratiques. Lors d'une table ronde organisée pour la troisième édition de l'Ecofestival, agriculteurs, élus et citoyens ont pu échanger autour de ces intentions, mesurant l'immensité du chemin à parcourir.
Maraîcher et arboriculteur à Saint-Maximin, Yannick Excoffon explique combien il est difficile de travailler en bio sur de petites surfaces. La rareté du foncier le limite dans ses rotations et il déclare pratiquer du « bio intensif ». Ses deux souhaits seraient : la possibilité de disposer de trois à quatre hectares pour « faire des rotations correctes », mais aussi de matière organique pour fertiliser ses terres. Il imagine une organisation territoriale, avec l'aménagement d'une plateforme des gestion des effluents intiée par les collectivités.

« Le rôle majeur des collectivités »

A la ferme familiale des Echelles, à Crolles, Clément Drevet, un des quatre frères ,installé en 2009, présente l'évolution de cette vaste exploitation, qui élève deux troupeaux (vaches laitières et vaches allaitantes), effectue du maraîchage et dispose d'une SAU de 160 hectares dans la plaine et sur le plateau des Petites Roches. « Depuis deux ou trois ans, après une rencontre avec Claude Bourguignon*, nous pratiquons le non labour. Nous fertilisons avec le fumier ou le lisier issu de l'explotiation et nous avons même mené une réflexion sur la méthanisation, mais cela nous est apparu trop compliqué à mettre en place et à gérer ». Ces agriculteurs revendiquent « une agriculture raisonnée ». Ils ont des marchés avec les cantines de Crolles et de Saint-Ismier, mais la conversion complète n'est pas pour demain. Question de coût de main-d'œuvre pour passer toute l'exploitation en bio, de marchés sécurisés et de saisonnalité. « Que faire de tonnes de courgettes et de tomates pendant les vacances ? », interroge Clément Drevet. « Le consommateur peut réclamer, mais se pose la question de la disponibilité en face », reprend Yannick Excoffon, qui est aussi membre de l'Adabio, l'association qui réunit les producteurs bio de la région. « S'il y a des débouchés, les agriculteurs suivront. On rencontre des élus très motivés sur la question du bio, mais qui ne créent pas les conditions pour changer de pratiques. » Il cite l'intention de la mairie de Grenoble de servir 10 000 repas/jour en bio et local. « Qui va assurer, si derrière rien n'est organisé sur le territoire ? » Et ce n'est pas Salima Djidel, conseillère municipale grenobloise déléguée à la restauration scolaire, l'alimentation locale et biologique, qui est en mesure de lui apporter des réponses. « Nous cherchons encore les solutions », s'excuse-t-elle. L'élue se dit prête « à soutenir l'agriculture et le juste prix ». Un peu juste pour réorganiser toute une filière en amont. « C'est le rôle majeur des collectivités locales, qu'elles s'emparent de ces sujets, de la question du bio, de l'installation », martèle Gérard Leras, le conseiller régional délégué au foncier. Il défend l'installation plutôt que l'agrandissement, souligne la réussite d'initiatives telles que la légumerie créée par le Pays voironnais et la Métro, met en garde contre la concurrence des projets. « Fournir la restauration collective, c'est séduisant, mais cela implique un grand changement dans les façons de travailler. En maraîchage, il nous faudrait par exemple passer d'une trentaine de variétés à quelques unes, avec des coûts de production importants. Cela nécessite également des structures de transformation, de stockage et l'assurance de la fidélité du client final », résume Yannick Excoffon.

« Le temps de convaincre »

Dans la salle, Catherine Fabre, agricultrice céréalière à Lumbin, pointe déjà les incohérences : « Pourquoi les cantines n'achètent pas les œufs de la coopérative Dauphinoise produits avec mon maïs ? » Avec le renouvellement des conseils municipaux, nombreux sont les élus qui découvrent les problématiques de l'alimentation et des filières courtes. Les échanges devront être nombreux entre édiles et agriculteurs pour qu'une filière organisée tende à se mettre en place, « sans diktat », comme le préviennent déjà les exploitants. Dans cette structuration, la chambre d'agriculture à un rôle à jouer. Vice-présidente, Jacqueline Rebuffet, qui est aussi éleveuse bio à Laval, rappelle que l'organisme consulaire œuvre depuis 1992 en faveur de l'agroenvironnement. Valorisation des couverts hivernaux, des techniques du semi sous couvert, intercultures : « tout cela se fait, mais à petite échelle, car il faut le temps de convaincre. L'agroécologie mobilise des connaissances qui réclament un appui technique », rappelle-t-elle.

Isabelle Doucet

*Claude Bourguignon, ingénieur agronome, pionnier de l'agroécologie.

 

 

Adabel / L'association pour le développement de l'agriculture en Belledonne a élu une nouvelle présidente, Audrey Abba et se donne des orientations en lien avec le projet de parc naturel régional.

« Le parc est une usine à projets »

« J'assume ce que j'avais dit : je ne comprenais pas pourquoi le président de l'Adabel était toujours un élu », lance Audrey Abba, soucieuse que cette fonction revienne logiquement à un agriculteur. Alors elle y est allée, s'entourant d'un bureau élargi, avec Jacqueline Rebuffet, Josée Argoud-Puy et Marc Odru comme vice-président(e)s.
Le gros sujet du moment demeure le dossier Leader porté par l'Espace Belledonne. Il intègre le projet de parc et comporte un volet agricole à côté duquel les exploitants de l'Adabel ne veulent pas passer. Il sera déposé mi-octobre. « Les choses évoluent. Au début, nous avions besoin que les élus portent la parole des agriculteurs. Aujourd'hui, nos interlocuteurs ont saisi l'importance de ce sujet et entendent discuter avec nous en direct », explique Audrey Abba. Pour écrire le projet de parc, la structure porteuse, l'Espace Belledonne, s'appuie sur le maillage des acteurs existants, en l'occurrence, l'Adabel pour le volet agricole. Les attentes sont plurielles. Il s'agit d'abord de la cohabitation entre les différentes populations utilisatrices du territoire de Belledonne. « C'est un territoire fortement agricole devenu très fréquenté », fait remarquer Jacqueline Rebuffet, qui voit des perspectives de communication sur la répartition des usages. « Le parc est une usine à projets car il nous donne les moyens de réfléchir et de trouver des solutions sur l'usage des espaces », expliquent les représentantes de l'Adabel.
Une délégation a rendu visite aux agriculteurs des Bauges, eux-mêmes résidents d'un parc. « Ils siègent au parc et sont associés à l'ensemble des discussions. Il est important que nous aussi nous soyons présents dès le départ, car les élus n'ont pas forcément conscience de certaines problématiques », insistent les agricultrices. Les interrogations portent surtout sur la gouvernance de la future entité. Le risque pour les agriculteurs est en effet de se voir imposer des contraintes supplémentaires tels que les retards de fauche. « Sinon les agriculteurs ne suivront pas », insiste Jacqueline Rebuffet. Globalement, les agriculteurs ont envie de voir ce projet aboutir. « C'est la dernière chance pour Belledonne », note l'agricultrice.
Il y a aussi urgence à rédiger le cahier des charges du Projet agro-environnemental et climatique (PAEC), qui doit être remis à la mi-septembre. « C'est un projet de territoire. Que voulons nous faire entrer dedans et qui corresponde à l'agronomie en Belledonne ? » interrogent les agricultrices. Pour avancer sur l'ensemble de ces dossiers, l'Adabel a désigné des référents par thématiques, à l'image de l'installation des jeunes agriculteurs et des freins liés au foncier. Sur les balcons de Belledonne, il est aussi largement question d'ouverture des espaces, de la valorisation des productions, de l'autonomie alimentaire en lien avec la plaine. Ce projet comprend une étude sur la fertilisation organique et la mise en relation entre l'offre et la demande d'effluents, entre éleveurs des coteaux et agriculteurs de la plaine.
ID

 

Que reste-t-il ?

Il reste 400 exploitations agricoles dans le haut Grésivaudan dont seulement 4% sont en bio. Et encore, elles ne représentent que 2% de la SAU de la vallée, qui s'établit à 550 hectares. En 1998, il y avait encore 800 exploitations dans le secteur. Depuis, les fermes se sont agrandies, mais beaucoup de terres - plates - n'ont pas résisté à la pression urbaine, et sur les coteaux, le reste est retourné à la forêt.