Le lait de Chartreuse veut reprendre la main
« Il y a beaucoup de travail à faire au sein des exploitations au bénéfice de tout le monde », lance Sylvain Francillon, le président du comité de territoire Avenir de l'agriculture en Chartreuse (AAC). En Chartreuse, la filière lait se pose des questions quant à son avenir et cherche à engager une stratégie qui lui permettrait d'évoluer favorablement. C'est la raison pour laquelle elle s'est lancée dans une démarche d'étude et de prospective. A la mi-décembre, une première réunion a permis aux agriculteurs de faire part de leurs attentes auprès des élus du Parc naturel de Chartreuse (PNRC).
Un contexte atone, une filière éclatée, le lait en Chartreuse ressemble à un puzzle en trois dimensions. Dans le périmètre du PNRC, la production provient de 62 exploitations, qui produisent 13,36 millions de litres de lait, collectés par huit organismes. Les structures d'accompagnement* ont donc demandé au laboratoire Irstea, secondé par des étudiants de l'école AgroParisTech, de dresser un état des lieux. L'hypothèse de départ est celle du rapport entre la production et le territoire.
A la loupe
« Il y a une déconnexion entre les lieux de production et de consommation », constate tout d'abord Sophie Madelrieux, chercheuse à l'Irstea. La Coopérative des Entremonts, Les fromagers de Sainte-Colombe, les Fermiers Savoyards, les entreprises Chabert et l'Etoile du Vercors, la coopérative de Yenne, la fruitière Domessin et Sodiaal composent ce paysage éclaté. Le décryptage de flux relève de l'optique de précision. Seule la coopérative des Entremonts (32% de la production du parc, 26 exploitations) ne s'approvisionne qu'en lait de Chartreuse et le valorise sur place. Suivent les Fromagers de Sainte-Colombe (22% de la production), dont le lait de Chartreuse représente 30% des approvisionnements. Pour toutes les autres laiteries, la production laitière du PNR ne pèse qu'entre 2% et 6%. Seuls trois producteurs transforment entièrement leur lait. « La gouvernance de la filière échappe aux acteurs du Parc », constate la scientifique car deux tiers de la production laitière est valorisée par des opérateurs extérieurs, au mieux en IGP Saint-Marcellin ou en IGP et AOP des Savoie, mais une partie repart aussi en filière longue. De plus, les systèmes de production sont très différents (tout herbe, herbe et cultures), mécanisations, plusieurs ateliers etc. Et surtout, la gestion des volumes et des prix dans l'après quota connaît des fortunes diverses. Les AOP-IGP bénéficient d'une régulation collective de l'offre, alors qu'elle est individuelle pour les autres producteurs. L'instauration de références annuelles peut être indicative, discriminante (dépassement payé au prix de dégagement) ou contraignante (prix unique A). « Le fait qu'une laiterie cherche ou non du lait influe sur les relations entre négociateurs et producteurs », rappelle Jean-Philippe Goron, d'Isère Conseil élevage. Cette diversité, cette différence entre les coûts de production, les prix payés aux producteurs, les chartrousins ne savent pas aujourd'hui s'il s'agit d'un atout ou d'un handicap.
Comparer les coûts de production
Les producteurs ont fait part de leur très grande inquiétude quant à la problématique de la transmission d'exploitation. « Il y a une urgence sur les exploitations qui vont arrêter. Il ne faut pas les laisser partir », lance Yolande Claret, qui livre à la Coopérative des Entremonts. Il n'y a pas de transmission hors cadre familial en Chartreuse. Les exploitations ont beaucoup grossi en 20 ans. Leur nombre est passé de 363 en 1988 à 92 en 2010. Le capital de reprise est devenu trop élevé. En Savoie, des coopératives comme Beaufort et reblochon se portent désormais garant des installations de jeunes auprès des banques. C'est une piste de réflexion.
Le deuxième axe de travail est celui des coûts de production. Sophie Madelrieux suggère des leviers comme la mutualisation des équipements ou du travail, lesquels peuvent favoriser le retour du collectif. La prochaine mise en place des mesures agro-environnementales devrait favoriser les systèmes herbe. « Il y a des possibilités pour les zones humides, les zones d'alpages, les prairies fleuries », précise Laurent Fillon, responsable agriculture au PNRC. « Il faut comparer les coûts de production. Ce n'est pas une compétition, mais cela permet de se situer et de voir où il est possible de gagner », reprend Nicolas Chenal, qui livre à la Coopérative des Entremonts. Très peu d'éleveurs sont en autonomie alimentaire en Chartreuse. Pour Frédéric Descote- Genon, président de la coopérative laitière de Miribel-les-Echelles, la dynamique du territoire est aussi une question d'implication des personnes dans les structures. « Nous sommes de moins en moins nombreux », regrette-t-il.
Le plateau de Chartreuse
Enfin, la troisième piste est celle de la communication et de l'élaboration d'une stratégie collective autour de l'image Chartreuse. Ce qui est bon pour le bois, peut l'être pour le fromage. Les idées ont fusé, comme celle de faire des échanges de fromages entre coopératives, de proposer un plateau de fromages de Chartreuse ou de créer un pôle de commercialisation local. Il existe une marque parc qui ne demande qu'à être valorisée.
« Il faut démarrer petit, s'appuyer sur des réseaux déjà existants », a proposé Laurent Fillon pour donner suite à cette première réunion de travail. Ces sujets pourront faire l'objet d'un accompagnement pendant quatre ans, au titre du PSDR, un fonds « Pour et Sur le Développement Régional » baptisé projet Sagacité.
Isabelle Doucet
*le PNR Chartreuse, la communauté de communes Cœur de Chartreuse, les Eleveurs de Savoie et Isère conseil élevage.