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Festival

Le local entre dans la transe

Un peu partout en Isère, les agriculteurs sont sollicités par les organisateurs des festivals pour les approvisionner en produits locaux. Une manière de se faire connaître et de tisser de nouveaux liens avec le territoire.
Le local entre dans la transe

C'est sûr, en Isère, on n'a pas les Vieilles Charrues (1), mais on a du vécu. Notamment en matière de consommation locale. Pour leur buvette ou leur stand de restauration, un nombre croissant de festivals revendiquent une politique d'approvisionnement axée sur les producteurs et les artisans locaux. Il fut un temps où ce genre d'initiative n'était le propre que de manifestations tendance éthico-écolo. Mais l'époque a changé, et les démarches eco-friendly se multiplient. En Isère, les producteurs ont depuis longtemps compris le parti qu'ils pouvaient tirer de cette appétence pour le local. Dès 2007, en Chartreuse, un collectif d'une douzaine d'agriculteurs s'est constitué pour prendre en charge l'approvisionnement et la restauration du Festival Brel, devenu Le Grand Son en 2016. D'autres ont suivi. De Saint-Antoine-l'Abbaye à Saint-Victor-de-Cessieu, en passant par Musique en Vercors, Mens Alors, Circus Rock, le festival « fait maison » du plateau matheysin, ou Jazz à Vienne : du plus modeste à la grosse machine, tout le monde s'y met. Y compris le prestigieux festival Berlioz qui fait l'effort de fournir aux artistes des repas préparés avec « des produits de qualité, frais et locaux » (c'est mentionné dans le cahier des charges du traiteur) et propose du local aux festivaliers qui viennent se restaurer ou boire un verre à La Taverne, sous les arcades du château Louis XI de La Côte-Saint-André. « C'est une volonté claire et une démarche collective, précise Fanny Malafosse, administratrice générale d'Aïda 38 (2). Ça participe de notre implantation locale et ça permet de mettre en valeur les produits de l'Isère. »

« Faire travailler les gens du coin »

Quand offre locale il y a, elle est en effet le fait d'organisateurs qui trouvent important de « faire travailler les gens du coin ». Ainsi de Moulinstock, à Saint-Victor-de-Cessieu, qui, le week-end dernier, a proposé les bières des Faux Semblables à ses visiteurs. « La brasserie est à quelques centaines de mètres du site du festival, explique Jessica Rabatel, co-présidente de Moulinstock. Pour les diots, nous nous approvisionnons au Marché ruymontois, à Ruy. Et durant toute la semaine de montage, nous avons noué des partenariats avec les commerçants du village qui nous ont préparé à manger. Cela représente environ 500 repas. » Une jolie bouffée d'air pour le commerce local. Et un bel effort pour le festival qui préfère rogner un peu ses marges que discuter les prix de la bière artisanale.
Musiques en Vercors travaille dans le même esprit. « Nous avons été contactés par des food-trucks, mais nous n'avons pas donné suite, affirme Franck Masquelier, le directeur artistique de ce festival de musique classique qui anime le plateau en août. En revanche, pour certains de nos concerts, nous nous fournissons auprès des Goûts du terroir, un magasin de Villard-de-Lans spécialisé dans la vente  de produits locaux. Nous ne communiquons pas sur le sujet, mais c'est un partenaire que je cite au moment de présenter les concerts. Pour moi, c'est une manière de défendre le territoire. J'habite le plateau du Vercors depuis 40 ans. Il y a ici une agriculture en renaissance et il est important de la soutenir. »

Question de cohérence

On retrouve une préoccupation identique, sans doute plus aboutie, chez Geneviève Romey, la présidente du festival Textes en l'air, à Saint-Antoine-l'Abbaye. « Pour moi, proposer une restauration de qualité à base de produits locaux, c'est essentiel, confie-t-elle. On n'est pas assez nombreux à le faire, mais j'estime que c'est une question de cohérence. Nous installons un festival de culture contemporaine en milieu rural, nous offrons aux gens des choses accessibles, qui les sortent de leur quotidien. Pour moi, être contemporain, c'est aussi s'intéresser à l'alimentation. C'est même une priorité. Bien sûr, il est plus facile de s'approvisionner chez Métro. Mais ça n'aurait aucun sens. » Apôtre du local et du bien manger, la présidente a suggéré que le festival se fournisse auprès des agriculteurs alentour, et notamment ceux du Palais fermier, à Chatte. Bières, jus de fruit, viande, légumes, fruits : les festivaliers sont gâtés, surtout que c'est un cuisinier professionnel à la retraite, Jean-Pierre Blanc, qui prépare les repas, très appréciés. Surtout les saucisses aux orties de David Brun, éleveur-charcutier à Saint-Sauveur. « C'est la première fois que je participe à Textes en l'air, explique le producteur. J'y vais, parce qu'on me l'a demandé, mais aussi parce c'est une manière de se faire connaître et de ramener des clients au Palais fermier. » Et de s'aérer un peu la tête en assistant à des représentations et en discutant avec les festivaliers.

Question prix, il semble que chacun s'y retrouve : « Je fais un effort, mais je ne me mets pas à la hauteur des grandes surfaces », assure le charcutier de Saint-Sauveur. Idem pour les producteurs de fromages ou les fabricants de bière artisanale pour qui, les festivals, sont un « marché comme un autre ». Pas question de brader les prix. Comment font les organisateurs ? Certains rognent un peu sur leur marge (ce qui n'est pas sans poser problème pour des strutcures qui doivent s'autofinancer), d'autres font de la pédagogie. Généralement, les festivaliers comprennent, approuvent et... reviennent.

Marianne Boilève

 

(1) Ce festival musical éclectique attire 280 000 personnes en quatre jours à Carhaix, en Bretagne.

(2) L'Agence iséroise de diffusion artistique (Aïda 38) est un établissement public de coopération culturelle qui organise plusieurs manifestations musicales majeures dans le département, notamment le festival Berlioz.

 

Economie / Pour la première fois depuis dix ans, les agriculteurs de Chartreuse n'ont pas assuré la buvette du festival de Saint-Pierre-de-Chartreuse. En cause : un désaccord sur les tarifs pratiqués.

Le couac du Grand Son

« La restauration, c'est misère par rapport aux années précédentes... » Habituée du Grand Son - ex-Rencontres Brel - Isabelle ne cache pas sa déception. Projetant de manger un morceau avant le concert, comme elle en avait l'habitude, la festivalière n'a trouvé ce jeudi-là qu'un « service minimum » : des frites fraîches, des diots et des crêpes à base de produits locaux. « Copieux, bon et pas cher », mais rien n'à voir avec l'offre des années passées. Disparus le barbecue des agriculteurs de Chartreuse, le ketchup de Paulette et les tartelettes au miel et aux noix d'André Pascal. Normal : cette année, les agriculteurs ont claqué la porte du festival. N'ayant pas réussi à se mettre d'accord avec les organisateurs, qui leur demandaient de baisser leurs tarifs, ils ont rendu leur tablier.
Réduire les dépenses
Un couac regrettable qui s'explique par l'obligation, pour l'immense majorité des festivals, de composer avec la baisse des subventions publiques, la frilosité du mécénat et l'inexorable hausse des coûts (frais de fonctionnement, cachets des artistes...). Conséquence : pour s'autofinancer, les structures organisatrices doivent réduire leurs dépenses et augmenter leurs recettes. C'est ce qu'a cherché à faire le Grand Son. Estimant que la restauration ne dégageait pas assez de bénéfices, les organisateurs ont demandé aux agriculteurs de faire un effort sur leur facture, mais ces derniers ont refusé. D'où le couac.
Pour comprendre, il faut remonter dix ans en arrière. A l'époque, les Rencontres Brel et les agriculteurs élaborent une formule originale : les producteurs de Chartreuse fournissent le festival et vendent leurs denrées au même prix que ce qu'ils vendent sur les marchés. En retour, ils s'engagent à préparer gratuitement les repas et à tenir bénévolement le stand restauration durant toute la durée du festival. Le succès ne se fait pas attendre. Du point de vue gastronomique, comme sur le plan économique. Et même si la mobilisation des agriculteurs est compliquée en période estivale, une quinzaine d'entre eux ont volontiers joué le jeu, appréciant de « se retrouver avec d'autres collègues, de tisser de nouvelles relations avec d'autres types de clientèle ». Un moment fort, que beaucoup regrettent. « On y trouvait notre compte socialement et humainement », résume André Pascal, apiculteur à Saint-Pierre-d'Entremont. Une rencontre est prévue à l'automne entre les deux parties pour mettre du miel dans les rouages et trouver un nouveau mode de fonctionnement qui convienne à tout le monde.
MB