Témoignage
Le pari fou de deux agriculteurs du Trièves
Il est le seul particulier isérois à être propriétaire d'éoliennes industrielles. Ce sont les seules, aujourd'hui, qui battent l'air isérois. Jean-Pierre Hostache et son fils, Emmanuel, agriculteurs à Pellafol, dans le canton de Corps, ont dû faire preuve de persévérance pour arriver au bout de ce projet fou. Portrait.
Il s'est battu seul contre tous. Un peu à l'image de David contre Goliath. Jean-Pierre Hostache est agriculteur à Pellafol, dans le canton de Corps. Et avant de pouvoir contempler, fièrement, ses deux éoliennes, il s'est écoulé dix ans. Dix ans de lutte acharnée entre les opposants locaux et les recours au tribunal administratif. Tout commence en 1999 lors du mariage de son fils, Emmanuel Hostache, en Allemagne. « Il y en avait partout ! C'était impressionnant », se souvient Jean-Pierre Hostache. Les deux hommes tombent sous le "charme" de ces immenses machines qui battent l'air des campagnes outre-Rhin. Ils voient dans les éoliennes le moyen d'augmenter les revenus de la ferme familiale de 250 hectares, une véritable institution locale vieille de 370 ans, où ils élèvent des vaches à viande de race Charolaise. Emmanuel, ce champion médaillé de bronze aux Jeux olympiques de Nagano en 1998 en bobsleigh à quatre, champion du monde de cette même discipline en 1999 et champion d'Europe en 2000, est une vraie force de la nature. Athlète accompli, mais aussi agriculteur-gérant de l'EARL Hostache, à Pellafol, il partage avec son père l'envie de créer, d'innover. Alors les deux agriculteurs n'hésitent pas une seconde et se lancent un défi un peu fou : implanter des éoliennes industrielles chez eux, au pied de l'imposant massif de l'Obiou. Les parcelles sont vite trouvées : Jean-Pierre Hostache dispose de deux terrains à Pellafol, avec au bord des parcelles, un poste de livraison d'électricité et une ligne EDF de 20 000 watts. Le barrage hydroélectrique du Sautet est à quelques kilomètres de là, les plus proches habitations sont à 600 mètres, le lieu est idéal.
Une longue bataille
Après avoir fait appel à un bureau d'études, les premières conclusions tombent. « Le projet était viable. Grâce aux mesures faites avec un mât de 10 mètres, entre 2002 et 2003, puis un de 50 mètres en 2003, nous avons vu qu'il y avait suffisamment d'heures de vent pour produire de l'énergie », se souvient Jean-Pierre Hostache. Avec 80 % de vent du Nord, 20 % du Sud, un peu de tramontane et de vent d'ouest, le haut plateau bénéficie de bonnes conditions. « Le fleuve du Drac et le lac du Sautet permettent de bénéficier de l'effet venturi, qui augmente la puissance du vent. On avait tout pour nous ».
Mais, au début des années 2000, le ciel leur tombe sur la tête. Emmanuel apprend qu'il est atteint d'un cancer. Le permis de construire déposé en préfecture est refusé. L'opposition, menée notamment par l'association "Vent de colère", monte. Le projet semble compromis, mais les deux hommes redoublent d'énergie et de motivation. Ils déposent un recours, devant le tribunal administratif. « Le maire avait pourtant signé le permis de construire ! Mais, la commission des sites avait émis un avis défavorable, car selon elle, l'impact paysager était trop important », témoigne Jean-Pierre Hostache. L'affaire ne s'arrête pas là puisqu'elle remonte même en conseil d'Etat... qui donne raison aux agriculteurs isérois. « Le dossier est donc retourné au tribunal administratif de Lyon qui a assuré que le projet était conforme à la loi, et ne portait préjudice à personne », précise-t-il. Le préfet tente une dernière fois de s'opposer en faisant appel de cette décision. Sans succès. Il est obligé de signer le permis de construire. Le combat est gagné, mais les regrets sont amers. « Emmanuel est décédé en 2007 et n'a jamais vu la fin de tout ça. Je me suis battu pour lui. Jamais je ne me serai arrêté ».
Ils gagnent la partie
En juillet 2009, les convois exceptionnels sillonnent enfin les routes du Trièves. Des routes qui ont dû être aménagées entre Clelles et Pellafol, spécifiquement pour les futures éoliennes. « Ça m'a coûté 30 000 euros, et le conseil général nous a aussi fait payer 26 000 euros pour les autorisations de transports », s'indigne-t-il. Sur place, il n'a fallu que trois jours aux différentes sociétés spécialisées pour monter les deux engins. Installé sur des socles en bétons de 300 mètres cubes, le mât de chaque éolienne mesure 65 mètres de hauteur et les pâles, 77 mètres de diamètre chacune. Au total, ces "géants" pèsent 120 tonnes et occupent 100 mètres carrés de surface au sol. « Elles ont chacune une puissance de 1,5 mégawatts et correspondent à la consommation électrique de 2 000 foyers », explique-t-il. Aujourd'hui, même si le projet lui a coûté plus cher que prévu - cinq millions d'euros au lieu de trois millions -, il ne regrette rien, mais refuse de dire combien ça lui rapporte. « La production correspond aux prévisions, et ce que je gagne permet de rembourser le prêt. Le retour sur investissement sera fait dans quinze ans », dit-il. Car depuis l'installation des éoliennes, l'opposition fait place aux jalousies. « Un ancien collègue m'a dit que je n'étais plus agriculteur, mais industriel. Pourtant, je m'occupe toujours de ma ferme seul, avec ma femme et j'ai même du mal à embaucher quelqu'un... ».
Malgré tout ce que cette aventure lui aura coûté, que ce soit en argent ou en énergie, il ne voit qu'une seule chose lorsqu'il contemple, au loin, ses éoliennes : l'image de son fils. « S'il avait fallu le faire juste pour sa mémoire, je l'aurais fait. Le plus grand malheur, c'est qu'il n'a pas vu la réalisation de ce projet. J'espère que de là-haut, il le peut. Car elles sont magiques, ces machines, vous ne trouvez pas ? ».
Lucile Ageron
Une longue bataille
Après avoir fait appel à un bureau d'études, les premières conclusions tombent. « Le projet était viable. Grâce aux mesures faites avec un mât de 10 mètres, entre 2002 et 2003, puis un de 50 mètres en 2003, nous avons vu qu'il y avait suffisamment d'heures de vent pour produire de l'énergie », se souvient Jean-Pierre Hostache. Avec 80 % de vent du Nord, 20 % du Sud, un peu de tramontane et de vent d'ouest, le haut plateau bénéficie de bonnes conditions. « Le fleuve du Drac et le lac du Sautet permettent de bénéficier de l'effet venturi, qui augmente la puissance du vent. On avait tout pour nous ».
Mais, au début des années 2000, le ciel leur tombe sur la tête. Emmanuel apprend qu'il est atteint d'un cancer. Le permis de construire déposé en préfecture est refusé. L'opposition, menée notamment par l'association "Vent de colère", monte. Le projet semble compromis, mais les deux hommes redoublent d'énergie et de motivation. Ils déposent un recours, devant le tribunal administratif. « Le maire avait pourtant signé le permis de construire ! Mais, la commission des sites avait émis un avis défavorable, car selon elle, l'impact paysager était trop important », témoigne Jean-Pierre Hostache. L'affaire ne s'arrête pas là puisqu'elle remonte même en conseil d'Etat... qui donne raison aux agriculteurs isérois. « Le dossier est donc retourné au tribunal administratif de Lyon qui a assuré que le projet était conforme à la loi, et ne portait préjudice à personne », précise-t-il. Le préfet tente une dernière fois de s'opposer en faisant appel de cette décision. Sans succès. Il est obligé de signer le permis de construire. Le combat est gagné, mais les regrets sont amers. « Emmanuel est décédé en 2007 et n'a jamais vu la fin de tout ça. Je me suis battu pour lui. Jamais je ne me serai arrêté ».
Ils gagnent la partie
En juillet 2009, les convois exceptionnels sillonnent enfin les routes du Trièves. Des routes qui ont dû être aménagées entre Clelles et Pellafol, spécifiquement pour les futures éoliennes. « Ça m'a coûté 30 000 euros, et le conseil général nous a aussi fait payer 26 000 euros pour les autorisations de transports », s'indigne-t-il. Sur place, il n'a fallu que trois jours aux différentes sociétés spécialisées pour monter les deux engins. Installé sur des socles en bétons de 300 mètres cubes, le mât de chaque éolienne mesure 65 mètres de hauteur et les pâles, 77 mètres de diamètre chacune. Au total, ces "géants" pèsent 120 tonnes et occupent 100 mètres carrés de surface au sol. « Elles ont chacune une puissance de 1,5 mégawatts et correspondent à la consommation électrique de 2 000 foyers », explique-t-il. Aujourd'hui, même si le projet lui a coûté plus cher que prévu - cinq millions d'euros au lieu de trois millions -, il ne regrette rien, mais refuse de dire combien ça lui rapporte. « La production correspond aux prévisions, et ce que je gagne permet de rembourser le prêt. Le retour sur investissement sera fait dans quinze ans », dit-il. Car depuis l'installation des éoliennes, l'opposition fait place aux jalousies. « Un ancien collègue m'a dit que je n'étais plus agriculteur, mais industriel. Pourtant, je m'occupe toujours de ma ferme seul, avec ma femme et j'ai même du mal à embaucher quelqu'un... ».
Malgré tout ce que cette aventure lui aura coûté, que ce soit en argent ou en énergie, il ne voit qu'une seule chose lorsqu'il contemple, au loin, ses éoliennes : l'image de son fils. « S'il avait fallu le faire juste pour sa mémoire, je l'aurais fait. Le plus grand malheur, c'est qu'il n'a pas vu la réalisation de ce projet. J'espère que de là-haut, il le peut. Car elles sont magiques, ces machines, vous ne trouvez pas ? ».