Le poids des mots, les dégats des vidéos
Il y avait déjà la guerre des prix, il y a désormais celle de l'image. Pris entre ces deux feux puissants, les éleveurs sont désorientés. « On nous fait de la publicité gratuite toutes les semaines dans les médias sur le bien-être animal dans les abattoirs », ironise Sébastien Poncet, éleveur et président des JA de l'Isère. Amer, le jeune responsable se sent souvent démuni face à ces « associations qui représentent une poignée d'individus [et qui] ont des moyens énormes pour dégoûter les gens de manger de la viande, nous imposer leur idéologie et prôner l'arrêt de l'élevage en France, sans que personne ne leur dise rien ».
Charge violente
Quelles que soient leur production ou leurs affinités syndicales, les éleveurs se retrouvent tous confrontés à des séries de critiques mettant en cause certaines pratiques, tout autant que l'impact environnemental de l'élevage sur les écosystèmes ou le changement climatique. Plutôt sourde il y a quelques années, la charge est devenue plus violente depuis la publication d'un rapport de la FAO désignant l'élevage comme « un acteur majeur dans les problèmes d'environnement » à l'échelle de la planète (1). L'argument a été repris par nombre d'associations au profit d'intérêts divers, parfois discutables. Ainsi de L214 (2) qui, depuis 2008, « revendique l’arrêt de la consommation des animaux et des autres pratiques qui leur nuisent ».
Pour rallier un maximum de consommateurs à sa cause, l'association anti-viande orchestre des campagnes de communication d'une efficacité redoutable, notamment via des vidéos choc relayées par les médias et les réseaux sociaux. C'est là que l'affaire se complique. Car si les faits dénoncés par L214 sont la plupart du temps incontestables, l'association « joue largement sur la confusion entre élevage et production animale », dénonce Jocelyne Porcher, directrice de recherche à l'Inra de Montpellier. Or « tous les systèmes d'élevage ne se ressemblent pas », rappelle la chercheuse.
Invitée à participer à un débat organisé début mars à l'occasion de l'assemblée générale de la Confédération paysanne de l'Isère, Jocelyne Porcher a décortiqué les critiques envers l'élevage. Elle a également décrypté les enjeux relatifs aux questions d'abattage et de bien-être animal. La chercheuse de l'Inra sait de quoi elle parle : en 2014, elle a participé à la rédaction d'un livre blanc mettant en évidence « les impasses où conduit l’industrialisation de l’abattage des animaux ». Selon elle, les éleveurs ont tout à gagner à communiquer sur la relation qu'ils entretiennent avec leurs animaux et la façon dont ils les élèvent. A contrario, parler d'« élevage industriel », comme le font de nombreux militants de la Conf', est un non sens selon elle, car « l'élevage n'a rien à voir avec l'industrie ».
Bien-être des animaux
La chercheuse met également en garde contre l'expression « piégeuse » de « bien-être animal ». « Le bien-être animal, ce n'est pas la même chose que le bien-être des animaux, souligne-t-elle. Le bien-être, c'est de la relation. Si l'on voulait que les animaux soient bien du matin au soir, on leur donnerait du Prozac ! » Pour Jocelyne Porcher, on peut parler de bien-être « quand l'animal se trouve dans un contexte qui fait sens pour lui », par exemple quand un ruminant broute ou quand un cochon peut fouiller le sol avec son groin. En revanche, la notion de bien-être animal, selon la chercheuse, regroupe l'ensemble des techniques (paramètres biologiques, génétique, aménagements, équipements...) qui permettent « l'adaptation des animaux au système industriel, de telle façon que ce soit acceptable socialement ».
Le détail a son importance. Car les associations qui militent en faveur de la cause animale, qu'elles soient welfaristes (partisans des réformes en faveur de la situation des animaux, par exemple des cages plus grandes) ou abolitionnistes (leurs militants comparent l'élevage à l'esclavage et veulent le faire disparaître), sont des as de la communication : elles s'appuient sur leur excellente connaissance des méthodes industrielles pour mieux les dénoncer. Aux éleveurs d'utiliser les mêmes armes et d'expliquer comment ils travaillent pour éviter les amalgames avec les structures spécialisées dans la « production animale ». Le problème, c'est qu'ils n'ont pas forcément les moyens ni les outils pour le faire. Ou alors que leur voix peine à se faire entendre.
Mieux communiquer
Eric Rochas, éleveur dans le Vercors et président de la SCIC qui gère les abattoirs du Fontanil, en a bien conscience. « On ne fait pas forcément grand chose pour renforcer notre image. Il faudrait qu'on communique plus, » convient-il. La question n'a commencé à se poser que l'an dernier, quand des militants végan sont venus s'accrocher aux grilles de l'abattoir. « On les a reçus, ils nous ont expliqué leur point de vue, raconte Eric Rochas. Nous, nous leur avons expliqué nos protocoles et notre façon de travailler. Pour nous, le respect et le bien-être des animaux n'est pas une préoccupation nouvelle : nous sommes éleveurs, nous avons toujours travaillé comme ça, même avant la diffusion des images de L214 qui sont intolérables. Mais on ne l'explique sans doute pas assez. »
La même problématique se pose à tous les abattoirs gérés par des éleveurs, que ce soit le Fontanil, La Mure ou Bourg-d'Oisans. « Quand nous avons repris l'équipement, nous avons mis en place beaucoup de choses qui n'avaient pas fait l'objet d'un suivi auparavant, explique président de la SCIC du Fontanil. Nous sommes sans doute plus sensibles à certains aspects, parce que nous élevons des animaux. » Pour lui, les dérives et la maltraitance des animaux, aussi inexcusables soient-elles, ne sont pas forcément liées au statut de l'abattoir, industriel ou non. C'est aussi une question de formation. Car, s'il peut y avoir « une erreur sur un protocole d'abattage, il y a toujours un plan B pour éviter la catastrophe, précise-t-il. Les services de l'Etat sont là, sur place, pour nous rappeler à l'ordre en cas de problème et arrêter la chaîne à n'importe quel moment s'il le faut ». Mais ça, qui le sait ?
Marianne Boilève
(1) L'ombre portée de l'élevage, impacts environnementaux et options pour leur atténuation, rapport publié en 2009 par la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture).
(2) Le nom de l'association fait référence à l'article L214 du code rural (« Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. »)
Elevage et viande : vrais enjeux et idées fausses à retrouver sur terredauphinoise.fr
Expérimentation / Un collectif d'éleveurs milite pour obtenir le droit d'expérimenter l’abattage à la ferme avec des outils appropriés.
L'abattage à la ferme, une solution ?
« Quand j'emmène mes chèvres à l'abattoir, ce n'est pas le meilleur moment de l'année... Il y a des comportements, des ambiances avec lesquels je ne suis pas à l'aise », confie un éleveur de Torchefelon. Il n'est pas le seul. Dans certains établissements, notamment là où l'on pratique l'abattage en série, les éleveurs expriment tous le même genre de réserve. « Pour l'abattage, il ne faut pas tuer, il faut donner la mort : c'est la question centrale, explique Jocelyne Porcher, sociologue et chercheuse à l'Inra. Si c'est bien organisé, pour un éleveur, ce n'est pas insupportable. » La chercheuse a lancé il y a deux ans, avec un éleveur de Dordogne, le collectif Quand l'abattoir vient à la ferme. Ce collectif milite pour « obtenir un droit à l’expérimentation de l’abattage à la ferme » à l'aide d'outils appropriés (caisson d’abattage ou camion d’abattage mobile), « en accord avec les éleveurs et les services locaux de l’Etat ».Se conformer à la règlementationEn Isère, quelques éleveurs ont rencontré le préfet pour lui soumettre un projet d'abattage à la ferme. L'accueil a été plutôt favorable, mais « il faut qu'on trouve du monde », précise Julien Van Ee, éleveur de brebis à Nantes-en-Ratier. L'initiative est jugée intéressante par certains élus, comme Michèle Bonneton qui la trouve « pertinente pour les territoires de montagne ou les zones excentrées ». Mais le modèle économique reste à trouver (un caisson d'abattage coûte environ 15 000 euros et un camion-abattoir peut se chiffrer à 2,5 millions...). De plus, pour pouvoir être utilisés, il faudrait que les abattoirs ambulants respectent les mêmes règles d’hygiène et sanitaires que les autres établissements. Ils devraient notamment être en mesure de gérer les sous-produits d’animaux et le traitement des effluents, et se conformer à la règlementation qui impose une inspection ante et post mortem par les services vétérinaires de l’État (estampille de la carcasse). Il faudrait donc démultiplier les effectifs vétérinaires, ce qui n'est pas vraiment la tendance actuellement. Eric Rochas, éleveur dans le Vercors et président de l'abattoir du Fontanil, précise par ailleurs que, si l'idée lui paraît bonne en soi, notamment en matière d'accompagnement des animaux et de bilan carbone, il ne faudrait pas qu'elle crée une concurrence déloyale envers les structures collectives, comme celle du Fontanil, du Bourg-d'Oisans ou de la Mure, déjà portées à bout de bras par les éleveurs. « Ça pourrait faire un peu de mal à nos outils », s'inquiète l'éleveur. MB