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Salon de l'agriculture

Le public, une jachère à remettre en culture

Pour les agriculteurs, monter au Salon, c'est l'occasion de parler de leur métier, de leur passion, mais aussi de répondre aux questions des visiteurs. Avec les crises à répétition, le public semble s'intéresser aux coulisses de la ferme France.
Le public, une jachère à remettre en culture

« Le Salon ? C'est génial, s'exclame Marine Gaillard. On n'attend que ça. C'est vraiment un événement que j'apprécie parce qu'on peut partager notre passion avec des gens qui n'y connaissent rien. » C'est peu de le dire. Entre les gens qui pensent que le Vercors se situe dans les Pyrénées et ceux qui croient que le saint-marcellin est fabriqué avec du lait de chèvre, il y a du pain sur la planche. Mais àa ne fait pas peur à Marine. Fille d'éleveurs laitiers, à Corrençon, elle n'aime rien tant que de soigner Edelweiss, sa villarde, tout en parlant de son territoire et en répondant aux visiteurs. « Ils posent des questions sur le bien-être animal, demandent où nos vaches vivent, ce qu'elles font en fonction des saisons. On sent les questions plus précises qu'avant...» Comme si un changement de mentalité était en train de s'opérer.

Sans le vouloir, Christopher en fait la démonstration sur le champ. Boucher de métier, il est venu en famille au Salon de l'agriculture pour « voir les bêtes sur pied ». Il se dit « impressionné » et très intéressé par la façon dont les bêtes sont élevées, alimentées. Il demande aux éleveurs des précisions sur les conformations, la façon dont la viande se tient. « Les clients nous posent de plus en plus de questions : il faut savoir quoi leur répondre. » Les éleveurs parlent avec plaisir de leurs bêtes, de leur métier. Tout en restant parfois sur leur garde. « Ce matin, j'ai eu deux filles : à la façon dont elles m'interrogeaient, je suis presque sûr qu'elles étaient de L214, s'amuse Lucien Idelon, éleveur d'hérens à Izeron. Mais dans ces cas-là, on sait exactement quoi répondre. »

Pégagogie

Le Salon est aussi l'occasion de faire de la pédagogie. Et d'inciter les consommateurs à reprendre en main leur alimentation en ressortant les marmites des placards. Sur un stand dédié aux fromages, François Robin, fils d'éleveur de chèvres et meilleur ouvrier de France 2011 catégorie fromager, n'y va pas par quatre chemins. « Ce n'est parce que je suis MOF que j'ai des super pouvoirs, lance-t-il aux visiteurs qui assistent à son atelier de dégustation. J'utilise exactement les mêmes outils que vous. A commencer par mes cinq sens. » Le propos fait mouche. Les novices sourient, soudain décomplexés. A trois pavillons de là, sur le stand de l'Odyssée végétale, Benoît Sesmat n'utilise pas tout-à-fait les mêmes méthodes pour expliquer comment fonctionne une moissonneuse-batteuse connectée, mais la finalité est la même. Le céréalier aime ces « missions de pédagogie ». « Le problème, observe-t-il, c'est qu'on est de plus en plus confrontés à des citadins qui n'ont plus les pieds sur terre. Pour eux, le lait, c'est tout fabriqué en usine. Le pain, c'est le boulanger. C'est important d'expliquer parce qu'on a besoin de recréer du lien avec les consommateurs. »

Au sein du public, beaucoup ont  conscience, grâce aux médias notamment, que les agriculteurs « vivent avec leur temps » et que leurs machines sont hyper connectées. Mais ils ne savent pas exactement quelle réalité il y a derrière tout ça. « Beaucoup sont intéressés par le pilotage avec une tablette, mais on leur explique qu'on a beau avoir des ordinateurs, il faut aussi composer avec la météo, poursuit Benoît Sesmat. Ce n'est pas parce qu'on a tout ce qu'il faut qu'on pourra un jour moissonner sous la pluie ! »

Sur le Pont des expositions, qui relie le Pavillon des filières végétales à celui de l'élevage, un papa décortique un dessin de presse sur les Etats généraux de l'alimentation. Il explique à ses deux enfants comment fonctionnent les relations entre les producteurs, les distributeurs et les consommateurs. Une vraie leçon d'économie à l'échelle junior. « C'est pas simple : chacun veut gagner sa vie », conclut-il.William, en quatrième dans les Yvelines, a l'air d'avoir compris : « Si les agriculteurs veulent vendre eux-mêmes ce qu'ils produisent, c'est parce que quand ils vendent à Leclerc, ils gagnent pas assez. » Ce n'est pas faux...

Travail d'équipe

Dans le hall 1, en face du stand de MacDo, Julien Gentil, heureux propriétaire de la triple médaillée Ecriture, discute à bâtons rompus avec trois jeunes de son âge. Ils viennent du Béarn. Deux d'entre eux travaillent dans le BTP, mais n'ont pas perdu leurs liens avec la ruralité. Ils sont toutefois surpris d'apprendre que la montbéliarde de Julien a été sélectionnée pour monter sur le ring du Concours général. « Nous, on pensait que les éleveurs qui étaient là payaient leur place et qu'ils venaient juste pour faire leur com », avoue candidement Max. On sent l'admiration dans sa voix, dans son regard. « Il y a tout un travail derrière, tout une équipe qui veille à ce que tout soit propre, que les bêtes soient bien », s'enthousiasme Camille. Les questions fusent. Sur sa vie, sa formation, ses horaires de travail, son organisation, le vétérinaire, les vêlages, les prix payés par Danone. Visiblement fier de parler de ses animaux et de son exploitation, Julien Gentil répond point par point. « Une vache comme Ecriture, ça ne s'obtient pas comme ça, ajoute-t-il. C'est tout un travail. Il y a des générations qui sont passées sur la ferme avant moi. Ça leur fait plaisir de voir que je continue. » Ingénue, Camille se risque alors à demander s'il fait ce métier « pour vivre ou par passion ». Julien rigole. « Les deux : si tu ne travailles pas avec la passion dans ce métier, ça ne peut pas marcher. Financièrement, c'est vachement dur. » Ça, dans les allées du salon, la plupart des visiteurs avouent en avoir conscience.

Marianne Boilève
 Ovinpiades 2018 / Amélie Veyre, élève en BTS Acse au Legta de La Côte-Saint-André, a pris part à la finale des jeunes bergers qui s'est déroulée le 24 février au Salon de l'agriculture.

Un rêve devenu réalité

« Elles sont vives, les brebis. Elles ont de l'énergie à revendre ! » Amélie Veyre aussi. En BTS Acse 2 au lycée agricole de La Côte-Saint-André, la jeune fille s'extrait tout juste de l'épreuve d'évaluation de l'état corporel des brebis. « C'est mon point fort », sourit la candidate.
Comme 37 autres élèves venus des quatre coins de la France, Amélie s'est retrouvée sur le grand ring du hall 1 pour participer à la finale des 13ème Ovinpiades des jeunes Bergers le 24 février. « Monter à Paris », c'était son rêve. Qu'importe le verdict final ? « Le concours, je le fais pour m'amuser, pas pour le résultat. »
Concentrée, Amélie enchaîne les épreuves. Après le quizz et la reconnaissance de races, qu'elle a trouvé « corsés », la voilà qui attend de passer l'épreuve de notation de l'état corporel. L'ambiance est bonne enfant, décontractée, pas concours pour un sou. « On s'échange des conseils entre candidats, on fait ça à la cool, décrit-elle. J'ai mes chances, mais il y a quand même des très bons... »
Réaliste

Après son cursus, la jeune bergère compte s'installer en brebis laitières et chèvres, avec transformation fromagère et ferme pédagogique quelque part en Isère. « J'adore ce département. Il ne fait ni trop chaud, ni trop froid. La région est super dynamique sur le plan agricole et offre pas mal de débouchés. » Non issue du milieu agricole, Amélie n'en a pas moins la tête sur les épaules. « C'est très bien de faire un métier de passion, mais il faut être réaliste et arriver à en vivre durablement, dans tous les sens du terme : sur les plans économique, environnemental et social. »
C'est un stage de troisième qui lui a donné envie de s'engager dans cette voie. « Je voulais m'occuper d'animaux, mais pas être vétérinaire. » Lors d'un stage à la bergerie du Moulin, à Charantonnay, elle a découvert les possibilités infinies de la transformation fromagère. « Virginie Farce m'a transmis sa passion. C'est là aussi que j'ai compris combien il était important de concilier bien-être animal et confort de travail. »
Après son BTS, Amélie Veyre veut parfaire sa formation avec une licence pro Transformation fromagère de terroir. Elle cherche activement un maître de stage. « Ce n'est pas évident. Qui va me prendre ? Mystère... » En attendant, le premier prix de la finale des jeunes bergers vient de lui échapper. Sourire tranquille : « L'essentiel, c'est de participer ! »
MB