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Conservatoire

Le tour du monde floral du jardin du Lautaret

A la limite des Hautes-Alpes et de l'Isère, le jardin botanique universitaire du Lautaret ouvre ses portes au public uniquement en été, mais l'activité y est intense jusqu'aux premières neiges.
Le tour du monde floral du jardin du Lautaret

Certains disent que c'est le plus beau jardin botanique d'Europe. Il suffit de serpenter jusqu'au petit lac entouré de fleurs dans lequel se reflète le glacier de La Meije pour s'en persuader. Ce jardin alpin déploie sur plus de trois hectares son incroyable collection végétale, à plus de 2 000 mètres d'altitude, entre l'Isère et les Hautes-Alpes, au col du Lautaret. Il a fêté ses 120 ans en 2019. Ouvert au mois de juin, il referme ses portes au public en septembre jusqu'à ce que la neige le recouvre. Parfois jusqu'à 4 mètres de hauteur.

« A l'origine, le jardin a été créé à Villar-d'Arène avec pour objectif d'étudier comment les légumes pouvaient s'acclimater en haute montagne, raconte le régisseur du site. Il y a 100 ans, la botanique s'intéressait surtout aux plantes pour l'alimentation et pour une utilisation locale, comme la pomme de terre ou le chou. »

Une vue à 360° révèle combien ce paysage alpin a été façonné par l'homme. La végétation, surtout des prairies, s'étage jusqu'aux barres rocheuses. Survivent les stigmates de cultures jadis en terrasse, « d'une largeur de fauche » et les arbres se font rares, exploités des siècles durant pour le chauffage ou pour confectionner des bois de mine.

Alpages volants

Le guide poursuit : « C'est en montagne que le dérèglement climatique se voit le plus ». Les glaciers en sont les premiers témoins, mais la végétation évolue aussi. Cependant, les scientifiques se refusent à porter des conclusions hâtives. « On observe, on constate, mais nous n'avons pas assez de recul pour dire que ce que nous observons est lié au changement climatique », insiste Camille Voisin, le chef de cultures.

Des zones spécifiques, des placettes, sont dédiées aux manipulations. C'est le projet "Alpages volants" mené depuis trois ans au jardin botanique par le laboratoire d'écologie alpine de l'Université de Grenoble Alpes. Il se décline en carrés de végétation de 1mx1m que les scientifiques ont déplacés d'un étage à l'autre (étage alpin de 2 300 à 2 500 m d'altitude/étage subalpin 1 700/1 900 m d'altitude). Ces inversements de placettes exposent les plantes à des différences de températures de + ou - trois degrés. « Les plantes qui vivent habituellement en haut se retrouvent en concurrence avec d'autres et nous posons l'hypothèse de leur dépérissement. En revanche, nous remarquons que celles du bas, c'est-à-dire de l'étage subalpin, lorsque nous les remontons à l'étage alpin, se plaisent bien. C'est le cas des fétuques paniculées, qui sont dominantes à l'étage subalpin car elles ont la particularité de dégager des substances toxiques dans les racines pour empêcher les autres de s'installer », commente le responsable.

Plantes rares

Le site du Lautaret présente un intérêt pour la recherche en raison de sa richesse géologique. Elle est constituée d'un sol cristallin et calcaire et d'une mixité de roches qui favorisent les microclimats qu'apporte déjà la verticalité. Si bien que la collection de plantes y est remarquable, issue de tous les continents. « En termes de bilan carbone, cela fait faire des économies », souligne le régisseur avec ironie. Des échanges de semences sont réalisés avec tous les jardins du monde, des montagnes australes aux montagnes rocheuses, des plaines de Sibérie, aux îles japonaises, sans oublier les Carpates, la chaîne Pontique (Turquie) ou le Caucase.
Le jardin de Patagonie, est une réplique des observations que des scientifiques ont réalisées dans la Cordillière des Andes, au Chili et en Argentine. Pour une plus grande fidélité, ce massif repose sur une roche volcanique du Massif central où poussent anémones, aster, capucines ou oxalis. Niché dans un coin du jardin, à mi-ombre et à proximité de l'eau, le pavot bleu de l'Himalaya ou Meconopsis betonicifolia, a enfin trouvé sa place après de nombreux essais infructueux. Il côtoie le nard de l'Himalaya ou Nardostachys, sorte de valériane extrêmement rare et aujourd'hui protégée. « C'est à force d'échecs que le jardin est ce qu'il est aujourd'hui », glisse humblement le régisseur

A quelques pas, une mégaphorbaie pullule de renoncules, roses des Alpes, géranium des bois ou lis qui apprécient des combes où se développe un microclimat, à la faveur d'une exposition arrosée, de leur qualité de réservoir à neige et de capteur d'azote. Au détour d'un chemin, la mythique armoise insipide, ou Artemisia insipida, a fait sa réapparition au tournant des années 2000.  Alors que tous les botanistes la croyaient disparue, elle n'avait pas bougé de place.

Le trésor du jardin

A la belle saison, le jardin du Lautaret offre au visiteur des prairies de chardons connus sous le nom de Reine des Alpes ou de panicaut des Alpes (Eryngium alpinum). Tout aussi nombreuses, les amarantes crêtes de coq ou Celosia cristata étalent leurs robes pourpres sous un rayon de soleil. Le pic de floraison a lieu aux alentours du 14 juillet, mais le jardin reste majestueux jusqu'à sa fermeture au public. « Les plantes alpines ont un cycle qui varie entre trois semaines et deux mois, ajoute le régisseur. Pour assurer leur survie, elles ont deux moyens de reproduction, sexuel ou par multiplication végétative. » Le jardin ne compte que des vivaces, car les annuelles ne sont pas adaptées aux conditions extrêmes.

Pour perdurer le jardin dispose d'une pépinière, qui, à 2 100 m d'altitude est la plus haute de France. Elle est alimentée par un vaste réseau d'échanges de semences entre jardins du monde entier. Les graines sont semées sous serre à Grenoble puis montées à la pépinière du Lautaret où elles passent un hiver dans le sable et sous une ombrière, pour s'acclimater, avant d'être implantées dans la rocaille. Le taux de réussite de 30% est honorable.

Enfin, il convient de faire un tour du côté du trésor du Lautaret : les banquettes des plantes en coussin où ces vivaces issues du monde entier, aux formes étalées, poussent sur un paillage minéral de gravier, béton, galets et pouzzolane, dans un milieu dépourvu de terre.

 

Isabelle Doucet

 

Accueil / Aux beaux jours, le jardin s'ouvre aux visiteurs, mais il accueille étudiants et chercheurs en continu.

Un jardin pour les visiteurs, les chercheurs et les enseignants

L'accueil se fait dans le nouveau bâtiment nommé "Galerie de l'Alpe" construit sur l'emplacement de la ruine de l'ancien hôtel de la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée (PLM), à proximité des deux chalets existants. Il comprend une salle d’exposition, une salle de conférences/enseignement et des espaces de laboratoires.
Le site est géré par l'Université de Grenoble Alpes et le CNRS. Sa vocation est double : jardin botanique conservatoire (1) l'été, avec sa collection de 2 000 espèces alpines et sa mission pédagogique, et un secteur recherche avec la mise à disposition des infrastructures. Il offre un terrain privilégié à plusieurs dizaines de projets de recherches, thèses et expérimentations
En raison de la crise Covid-19, il est moins fréquenté qu'il ne devrait l'être habituellement quand une dizaine de stagiaires s'occupent du jardin et des visites. Ainsi le montage de la nouvelle exposition a pris un peu plus de temps. Elle a pour objet la mutation des paysages, se veut ludique et interactive. L'évolution des glaciers se joue sur un tableau mobile. Au centre, une imposante sculpture en bois reproduit une racine de plante en coussin (racine pivotante + racines adventives), symbole de la plante alpine, car 95% des plantes vivaces alpines ont cette structure racinaire. Ces plantes au port compact s'adaptent aux environnements arides comme l'étage alpin. Enfin, plusieurs ateliers apportent une nouvelle grille de lecture de l'écosystème montagnard.
Le jardin est ouvert au public jusqu'au premier week-end de septembre. Tel. : 04 92 24 41 62
 
(1) Il existe 400 jardins botaniques dans le monde et seulement quatre jardins universitaires en France (Paris, Montpellier, Srtasbourg et Le Lautaret)