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Le Vercors imprime sa marque

Le tourisme comme complément de revenu à l'agriculture : sur le plateau, certains ont franchi le pas depuis longtemps et pensent que la création d'une marque de territoire pourrait profiter au développement local.
Le Vercors imprime sa marque

Il est loin le temps où les agriculteurs du Vercors éprouvaient le besoin de s'organiser en association pour « faire l'éducation » des « citadins qui piétinent les foins ». A l'époque (les années 70), les agriculteurs, excédés, expliquaient que les touristes « devraient penser à respecter cette nature, à en profiter, mais non pas à la détériorer » (1). Quarante ans plus tard, le discours et le regard ont changé. L'estivant et le visteur périrurbain ne sont plus considérés comme d'indécrottables mal élevés, mais comme de potentiels « ambassadeurs du territoire ». C'est en tout cas le discours porté par les acteurs du tourisme. Au rang desquels on retrouve une frange importante d'agriculteurs. Les fermes du Vercors sont en effet nombreuses à accueillir le public pour des animations, des visites, des goûters ou des repas paysans, voire des séjours insolites. Certaines ont même adapté leurs installations d'élevage et de transformation pour améliorer les conditions d'accueil. Toutes ces démarches individuelles se structurent, au travers de circuits de découverte des productions et les savoir-faire locaux par exemple.

Marque de territoire

Sur le plateau, l'engouement pour ces intiatives est indéniable. Mais il peine à se développer au-delà du succès d'estime et des limites géographiques du territoire. « Nous avons une image un peu désuète, reonnaît Sylviane Jannet, directrice de Vercors Tourisme. Il faut qu'on se modernise. » L'experte en promotion touristique rêve d'associer au Vercors une « marque de territoire » qui doperait la fréquentation et rendrait les « habitants fiers de leur identité ». Une première tentative a d'ailleurs été lancée en 2012 autour de la marque Inspiration Vercors. De son côté, François Rony, éleveur et président de l'Apap (2), pense que l'agriculture a une carte à jouer. « Je milite depuis trente ans pour qu'on investisse ce secteur. A chaque fois qu'on met deux euros dans les stations, on pourrait en mettre un dans le tourisme d'été. » Le président de l'Apap aimerait s'inspirer de la démarche qui s'est développée dans les montagnes du Jura autour du comté. Il imagine « une route des savoir-faire qui passerait chez tous les agriculteurs qui le souhaitent, même ceux qui n'ont rien à vendre, car ils ont des savoir-faire à montrer ».

Dans le Jura, c'est toute une filière qui s'est organisée de la sorte pour développer un « réseau original fondé sur le lien étroit qui réunit le comté et le tourisme ». Atomisé sur tout le territoire, le réseau réunit des fermes, des fruitières et des caves d'affinage ouvertes à la visite (sur la base du volontariat), mais aussi des musées « fromagers », ainsi que des « étapes gourmandes » (points de vente de produits régionaux, restauration...). « Tout est parti d'une démarche engagée en 2001, raconte  Nicolas Bouveret, animateur des Routes du comté. La Région nous avait demandé de nous impliquer davantage dans la promotion du territoire, car les études montraient que les consommateurs de comté ne savent pas forcément où le fromage est fabriqué. Nous avions aussi repéré un problème de vocation chez les agriculteurs. Le programme que nous avons construit autour des routes du comté a permis de répondre à ces trois problématiques : faire assumer au comté son rôle d'étendard de la région, créer une dynamique pour faire savoir que le comté provient du massif jurassien et faire prendre conscience aux producteurs que, chaque année, 300 000 touristes viennent les voir travailler et s'intéressent à ce qu'ils font. Tout cela a suscité une autre estime de soi dans la filière comté. »

Préparer l'avenir

Dans le Vercors, la problématique est assez différente. « Il y a un fort développement de productions fermières en tout genre aujourd'hui, constate Daniel Vignon, de la ferme de Roche Rousse, à Saint-Martin-en-Vercors. Nous n'avons aucun souci de commercialisation. Mais il faut préparer l'avenir et penser aux jeunes qui s'installent. Un travail de fond a été engagé avec l'Apap sur la manière dont on peut lier agriculture et tourisme. Nous n'avons pas les moyens de l'AOC comté, mais nous n'avons pas non plus à rougir de ce que nous sommes. » François Rony en est convaincu : « Nous n'avons pas un produit phare, mais cinq AOC et deux IGP (3) qui identifient le territoire, s'enorgueillit le président de l'Apap. Avec ça, nous avons suffisamment d'atouts pour travailler ensemble au développement d'une marque de territoire à moindre coût. » Fort de son expérience jurassienne, Nicolas Bouveret délivre juste un petit conseil : « Pour que ça marche, il faut que ça vienne de la base. Il faut vous montrer tels que vous êtes. » Ça tombe bien : les agriculteurs du Vercors n'envisagent pas autre chose.

Marianne Boilève

(1) Reportage diffusé le 16 août 1978 au JT FR3 Rhône-Alpes (archive Ina).

(2) Association pour la promotion des agriculteurs du parc du Vercors.

(3) La noix de Grenoble, le bleu du Vercors-Sassenage, le picodon, la clairette et le châtillon-en-Diois pour les AOP, le saint-marcellin et la raviole de Royans pour les IGP.

 

François Rony, un indien devenu président

L'Apap, il en fait partie « depuis toujours ». Les agriculteurs lui en ont d'ailleurs confié la présidence il y a un an et demi. Depuis bientôt 40 ans, François Rony élève des chèvres, des blondes d'Aquitaine et des cochons à Saint-Nizier-du-Moucherotte. Avec sa femme, il transforme toute sa production (bio) sur place et la vend en direct. Homme de réseau, il est en outre très investi dans de nombreuses démarches en faveur du développement territorial. S'il a accepté de prendre les rênes de l'Apap, c'est parce qu'il s'est « dit qu'il était urgent de faire quelque chose » pour le territoire. Quelque chose ? François Rony voudrait que l'Apap « réaffirme son unité » et que les agriculteurs se fédèrent pour construire de solides passerelles entre agriculture et tourisme. « Le tourisme n'est pas un gros mot, c'est une ressource-clé pour le territoire », affirme-t-il. Le président trouverait dommage que les agriculteurs s'en privent. « Comme on n'augmentera pas les surfaces, il faut augmenter la plus-value », explique-t-il. Cela passe par de la mise en commun (Cuma) et la création de nouvelles ressources. Lui tire une petite partie de ses revenus du tourisme vert. Chaque été, sa ferme propose une offre de séjours, dont des nuits sous tipi, clin d'œil à une époque où les agriculteurs craignaient que le parc du Vercors ne transforme le plateau en « réserve d'indiens ».
MB