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Chemin de Saint-Jacques

Le vieil homme qui marchait par amour

Jean Bernard est parti sept fois à pied sur les sentiers du Camino francès pour rallier Saint-Jacques-de-Compostelle, troisième lieu de pèlerinage de la chrétienté. A 93 ans, le vieux paysan s'en souvient comme si c'était hier... et repartirait volontiers demain.
Le vieil homme qui marchait par amour

Jean Bernard a passé sa vie à marcher et faire les marchés. Il a entrepris son premier chemin de Saint-Jacques à 63 ans. Pourquoi ? « Ch'sais pas ! J'ai jamais bien compris, rigole-t-il trente ans plus tard. Marcher, ça a été ma joie toute ma vie. Sentir que les muscles se gonflent, se dégonflent... Paysan, j'ai toujours marché. A l'armée aussi. » A l'entendre, il n'a rien perdu de son goût pour le mouvement. Mais à 93 ans, forcément, le corps suit un peu moins bien.

C'est sur un marché de plein vent où il vendait ses fromages et ses volailles, que Jean a entendu parler pour la première fois du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Sachant qu'il aime crapahuter, un habitué lui vante les mérites du camino, ce chemin emprunté depuis des siècles par des milliers d'hommes et de femmes originaires des quatre coins de l'Europe. Le paysan prête une oreille attentive, mais la raison prend le pas sur la passion : il attendra la retraite pour prendre son bâton de pélerin, en compagnie de son épouse Odette, aujourd'hui disparue. C'était en 1987. Huit semaines de marche sans interruption. Sans doute plus humaine que réellement spirituelle, l'aventure le comble. « C'est une drogue, mais elle n'a pas d'effet secondaire », sourit le vieil homme.

Virus de la marche

Pas d'effet secondaire, mais un sacré pouvoir addictif : seul ou accompagné, Jean Bernard tentera sept fois de rejoindre Saint-Jacques à pied, avec quelques variantes. Trois fois, il partira de chez lui, à Septème, pour rejoindre le Puy et retrouver le chemin classique. Très vite, il entraînera dans son sillage sa petite-fille Isabelle qui, à son tour, a transmis le virus à son mari et à leurs six enfants... Comme son grand-père, la jeune femme aime ces longues marches « où il y a le temps de tout faire, de contempler la nature et de pratiquer l'introspection ».

Feuilletant les albums réalisés « avec un soin jaloux » par sa chère défunte, Jean égraine aujourd'hui ses souvenirs avec une incroyable précision. Si l'oreille est un peu dure, la voix et la mémoire surprennent par leur fermeté. « Un voyage, ça se prépare. A l'époque du premier pélerinage, en 1987, il n'y avait pas encore tous ces guides qui existent aujourd'hui. On nous avait indiqué l'ouvrage d'un curé qui avait fait le chemin du Puy à Saint-Jacques par le Somport... » Il s'agit du Chemin de Saint-Jacques en Espagne, publié par l'abbé Georges Bernès en 1973. Longtemps considéré comme la bible des pélerins, ce guide était pourtant d'une fiabilité toute relative. Au point que certains esprits facétieux ont pu s'amuser à appeler un Bernès, « un sentier problématique au bout duquel il leur fallait faire parfois demi-tour ou poursuivre à travers champs ». L'époque n'était pas encore aux applications sur smartphones…

Mais en ce mois de mai 87, lorsque Jean et Odette Bernard entament leur propre pélerinage, après « six étapes d'entraînement de Vienne au Puy », rien ne laisse présager la survenue d'un quelconque Bernès. Après avoir assisté à la messe et reçu la bénédiction du curé de Saint-Martin-de-Vienne, les deux époux se rendent au Puy, sac au dos. « Nous osons, âgés de 62 ans, entreprendre ce pélerinage, avec bien sûr quelques demandes en tête », écrit Odette dans son journal. Si elle s'interroge alors sur « ce que vaudra spirituellement cette aventure », Jean se livre tout entier au plaisir de la marche. Il va d'un pas rapide et sûr (« marcher doucement, ça me fatiguait...»), elle avance à pas mesurés. « Ça ne me faisait pas peur ; ma femme, elle, était partie sans grande certitude. Elle voulait juste tenter d'aller jusqu'en Aubrac. Puis elle a poussé jusqu'à la frontière espagnole... »

Belle étoile

Partis avec un équipement rudimentaire, une toile de tente et un sifflet, au cas où ils se perdraient de vue, les deux pèlerins marchent six à huit heures par jour, goûtant les paysages qui se succèdent comme autant de cadeaux. Saugues, Espalion, Conques, Cahors, Moissac, Condom, Saint-Jean-Pied-de-Port... Odette et Jean traversent le pays en diagonale. Ils cheminent sous le soleil, sous la pluie, dans le parfum des fleurs et de la terre chaude, contre la chaleur, le froid ou le vent qui les éprouvent à tour de rôle. Sans faillir. Ou presque. « A Roncevaux, comme il pleuvait, nous avons dormi dans un petit hôtel, se souvient Jean. Le lendemain, il continuait de pleuvoir. Il fallait remettre les affaires mouillées, les chaussettes et les chaussures trempées. J'étais prêt à abandonner. C'est elle qui m'a poussé à continuer. Le soir, à Pampelune, on s'est retrouvé comme des PDG, des pèlerins dépourvus de galette. Impossible de trouver un hôtel bon marché. Nous avons quitté la ville pour aller dormir à la belle étoile... »

Le vieil homme sourit. Pas l'ombre d'un mauvais souvenir dans son regard. Il se souvient de tout, des chemins confortables comme des sentiers de chèvres, des dénivelées homériques, de la nature prodigue, de ces rencontres magnifiques faites au fil des jours. « Le chemin, c'est un village. On croise des gens, de toutes les professions, on s'échange des nouvelles... » Evitant les sentiers trop difficiles, ils parcourent quotidiennement plus de 20 kilomètres, s'autorisant ici une pause touristique, là un bout de sieste au bord d'un ruisseau. L'arrivée en Espagne et la traversée de la Galice sont un enchantement. 45e jour : ils traversent Leon, visitent « la cathédrale avec ses 1 800 mètres carré de vitraux, ce qui est rare en Espagne », note Odette. Quelque jours de marche encore et le couple arrive au pied de Saint-Jacques-de-Compostelle. En apercevant la cathédrale, monument gigantesque tout en dentelle de granit, Jean ne peut retenir ses larmes. En ce lundi de décembre 2017, dans sa maison de Septème, il s'en souvient comme si c'était hier. « Si j'avais la forme, je repartirai demain à l'aube », lâche-t-il dans un souffle.

Marianne Boilève

 

Le chemin de Saint-Jacques en Isère

A pied, parfois à cheval, des centaines de pélerins traversent chaque année l'Isère pour gagner Arles ou le Puy-en-Velay, d'où serait parti, en 951, le tout premier pélerinage en direction de Saint-Jacques-de-Compostelle. Très pratiqué au Moyen Age, ce pèlerinage a longtemps été considéré comme l'un des plus importants de la chrétienté, avec ceux de Rome et de Jérusalem. Si, à l'origine, il s'agissait de rendre hommage à Santiago matamoros, saint Jacques le tueur de Maures, qui passe pour être l'évangélisateur de l'Espagne au Ier siècle de notre ère, aujourd'hui les motivations des pèlerins ne sont plus seulement spirituelles.
Parcourue de stèles, la voie de Genève qui sillonne l'Isère est le passage obligé des pèlerins d'Europe du nord. Elle passe par Saint-Genix-sur-Guiers, ville frontière entre l'Isère et la Savoie, traverse le pays voironnais et la plaine de Bièvre. Le sentier est jalonné de trésors patrimoniaux, comme la halle de La Côte-Saint-André, le village médiéval de Revel-Tourdan ou l'église du XIe siècle de Saint-Romain-de-Surieu. A Gillonay, le chemin se sépare en deux : l'un descend vers Arles et l'autre part vers le Puy-en-Velay, l'un des départs majeurs du Camino frances.